Le calvaire d’un «grand blessé» de la Révolution

Written by on 9 mars 2012 in Rencontrer, Soigner - 3 Comments

Depuis qu’un tir des forces de sécurité lui a perforé l’épaule pendant la Révolution tunisienne, Jihed, 25 ans, est au chômage et demande davantage de gratitude de la part de l’Etat et de la société. Comme la plupart des 1 200 grands blessés de la Révolution. 

Jihed, blessé par balle le 26 janvier 2011. Son cou en garde la cicatrice. (photo CFJ / M. M.)

La nuit vient de tomber et, comme chaque soir, les manifestations dégénèrent en haut de l’avenue Bourguiba, à Tunis. Les forces de l’ordre investissent la rue. Au milieu d’une centaine de manifestants, Jihed s’immobilise, mis en joue par plusieurs policiers. Il lève la tête, une fraction de seconde suffisante pour apercevoir, au premier étage de l’immeuble d’en face, les armes de deux snipers cagoulés, pointées vers lui. Une douleur soudaine et foudroyante à l’épaule. C’était le 26 janvier 2011.

Arrivé à Tunis une semaine auparavant, Jihed participait chaque soir aux manifestations contre le gouvernement de transition, jugé trop proche de l’ancien régime. Ce soir-là, aux alentours de 18h30, il s’écroule, et sa vie bascule. La balle lui perfore l’épaule gauche, entrée à la base du cou, et ressortie au-dessus de l’omoplate. La blessure n’est pas mortelle mais les nerfs sont touchés. A terre, il se traîne sur une dizaine de mètres pour se réfugier derrière un arbre, abris de fortune d’à peine 30 cm de large. « Je me frappais l’épaule pour exciter la douleur et ne pas perdre connaissance, raconte-t-il. Je suis resté une heure derrière cet arbre. J’avais peur, il y avait cinq ou six cadavres à côté de moi, je voyais les balles des policiers autour de moi, je criais, j’appelais à l’aide, mais les gens avaient peur des tirs eux aussi. » Un commerçant du quartier lui vient finalement en aide et le transporte chez les militaires, où il reçoit les premiers soins.

C'est d'ici que Jihed, juste avant le tir, a aperçu les snipers au premier étage de l'immeuble blanc (photo CFJ / M. M.)

14 mois plus tard, ce technicien en tuyauterie industrielle est toujours au chômage et se dit incapable de trouver un emploi : « Qu’est-ce que vous voulez que je trouve comme travail ? Je ne peux plus lever le bras gauche alors que je suis gaucher. Je ne suis même pas capable de marcher plus de quelques minutes sans me fatiguer. Dans mon domaine, je me fatiguerais trop vite ! » Hyper-sensibilité à l’épaule gauche : « Quand on me touche, ça me fait très mal. » Peu d’espoir d’amélioration.

« On fait des expériences sur les blessés de la Révolution ! »

« Les médecins ne m’ont encore rien donné d’autres que des calmants ! », s’agace-t-il. Et la greffe de nerf qu’on lui propose est trop aléatoire à son goût : « Le médecin m’a dit : « Cette opération, c’est une première en Tunisie et, même si elle réussit, ça ne devrait pas diminuer la douleur de plus de 5% » ! » Jihed refuse donc pour l’instant l’intervention, qui plus est beaucoup trop chère.

Antidouleurs puissants (125 dinars le paquet, 65 €), rééducation (230 dinars par mois, 120 €), rendez-vous médicaux, frais de transport entre Tunis et sa ville natale de La Cheba aux environs de Sousse… Jihed a déjà dépensé 11 000 dinars (5 500 €) pour se rétablir. Presque deux fois plus que les 6 000 dinars (3 000 €) d’indemnisation versés au total par l’Etat, en mars 2011 et janvier 2012. La différence, il a pu la financer grâce à l’argent qu’il avait mis de côté, mais surtout grâce aux prêts accordés par des particuliers, des partis politiques et associations mobilisés pour aider les blessés de la Révolution. Il bénéficie aussi de la carte de soins gratuits, délivrée aux pauvres et handicapés par la sécurité sociale du pays. Elle ouvre le droit aux médicaments bon marché des pharmacies publiques (paracétamol…), mais pas aux antidouleurs qu’il utilise.

« Pourquoi t’étais dans la rue ? Tu n’avais qu’à rester chez toi ! »

Pour son opération, Jihed pourrait aussi être transferé en Allemagne, où une dizaine de places attendent les blessés de la Révolution, ou au Qatar, qui a promis d’en accueillir quelques-uns. Peu d’espoir. Le nombre de grands blessés est estimé à 1 200, et une telle intervention, certes inédite, est techniquement possible en Tunisie ; il n’est pas prioritaire. Il enrage : « Même le médecin admet qu’il a peur, qu’il ne l’a jamais fait avant. Le problème, c’est que les manifestations en Tunisie, c’est nouveau ! Les médecins ne sont pas habitués aux blessés par balle. Dans ce pays, on fait des expériences sur les blessés de la Révolution ! »

Entrée à la base du coup, la balle est ressortie au-dessus de l’omoplate. (photo CFJ / M. M.)

Sa première revendication est donc simple : « Etre soigné convenablement. On verra après pour l’indemnisation ou la réinsertion sociale. » Et pourtant, si vous lui demandez comment il ressent le regard des autres, l’amertume est encore plus visible : « Très mal. Tous les amis et les gens que je connaissais m’ont plus ou moins exclu. » Il peste contre ce que les autres lui répondent lorsqu’il raconte son histoire : « Pourquoi t’étais dans la rue ? Tu n’avais qu’à rester chez toi. » « Je ne suis pas un héros, c’est vrai, répond-il, mais je suis fier de ce que j’ai fait. »

Qu’aimerait-il faire au sniper ? « Le tuer, le torturer »

Sa première manifestation, c’était le 20 décembre, à La Cheba, trois jours après les premiers incidents de Sidi Bouzid. Dès lors, l’essentiel de la Révolution, il l’a vécu dans sa ville, opposé aux milices du gouvernement. « Je ne regrette rien mais je n’ai pas non plus fait ça pour rien, prévient-il. On doit avancer, pour l’instant la Révolution continue, et je suis prêt à le refaire si besoin. Parce que rien n’a changé dans notre pauvre Tunisie. Même les blessés, l’Etat ne leur donne rien ou presque. Cela montre que l’on est toujours rien pour eux. »

Ultime volonté, savoir un jour qui lui a tiré dessus : « L’ordre, on sait qu’il venait du ministère de l’Intérieur ; mais l’exécution, j’aimerais le savoir un jour. » Que fera-t-il ce jour-là ? Il sourit, porte deux doigts à son cou, d’un geste explicite : « Le tuer, le torturer, lui faire sentir ce que j’ai ressenti. D’autant que je suis sûr qu’il n’a pas tiré que sur moi, qu’il a violenté d’autres personnes. » Il en est certain. Le jour où il a été touché, la balle est ressortie au-dessus de l’omoplate, pour aller se loger dans le cœur d’un autre manifestant, mort juste derrière lui.

Matthieu MOULIN

3 Comments on "Le calvaire d’un «grand blessé» de la Révolution"

  1. Boulghour-appontement 10 mars 2012 à 17 h 15 min · Répondre

    Excellent papier. Bravo à l’auteur.
    We want more.

  2. jihed mabrouk 12 mars 2012 à 18 h 16 min · Répondre

    merci

  3. ceymira 13 mars 2012 à 0 h 15 min · Répondre

    Les blessés sont nos héros, ceux, qui nous ont permis aujourd’hui de parler librement, c’est un acquis,on en rêvait même pas………on a pas le droit de continuer à les ignorer et surtout à les mépriser

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