Cannabis : un an de prison pour un quart d’heure de bonheur

Written by on 12 mars 2012 in Rencontrer - 2 Comments

Dénonciations sournoises et répression féroce : à Tunis, fumer un joint peut coûter très cher. Trois figures du mouvement Legalize it sont toujours en prison.

La musique, un espace de liberté pour Habib et ses amis (photo CFJ/ C. R.)

Habib* n’a pas touché un joint depuis près d’un an. « Je n’ai plus envie de prendre ce risque, confie l’étudiant tunisois. Il y a ma famille, une carrière que je voudrais mener… Je ne veux pas perdre tout ça, simplement pour passer un bon moment pendant quinze minutes. »

La loi tunisienne prévoit jusqu’à 1 200 dinars (600 euros) d’amende et un an d’emprisonnement pour la consommation de cannabis. S’ajoutent à cela la délation forcée, les insultes, la pression psychologique, les passages à tabac… Le simple fait d’être présent aux côtés d’un fumeur peut vous attirer des ennuis avec la Justice. Alors, Habib a accepté de témoigner à condition qu’un total anonymat lui soit garanti : pas de nom, pas de photo, pas de précision sur le café du centre-ville où nous nous retrouvons. « Un ami a été arrêté le jour où il recevait son diplôme supérieur en informatique. Il a fait un an de prison. Aujourd’hui, il n’a trouvé qu’un job de sécurité dans un hôpital. Et encore, il a de la chance ! »

Ce n’est pas le cas de tout le monde. De nombreux employeurs exigent le B3, l’équivalent du casier judiciaire en France, avant d’embaucher un nouveau salarié. Les personnes condamnées pour consommation de drogue rencontrent ainsi de grosses difficultés pour retrouver du travail. Surtout, un séjour ici derrière les barreaux détruit psychologiquement : tous les détenus sont mélangés sans distinction dans les cellules. Un simple utilisateur de drogue peut ainsi se retrouver avec des tueurs ou des violeurs, condamnés à de lourdes peines. Jalil*, un de ses amis, résume en une phrase : « Fumer un joint peut ruiner ta vie. »

« Un an d’emprisonnement, c’est disproportionnée et injuste »

Face à cette répression féroce, un mouvement de contestation a tenté de se structurer. Le 18 février 2012, un événement sur Facebook invitait tous les partisans de la dépénalisation du cannabis à venir réclamer un allègement des sanctions devant l’Assemblée constituante. Plus de 6 000 personnes avaient confirmé leur participation sur le réseau social. Programmé à dix heures du matin, le rassemblement a vite été dispersé par la police, la manifestation ne bénéficiant pas d’une autorisation officielle. La semaine suivante, trois rappeurs assimilés au mouvement étaient arrêtés dans une maison où ils fumaient de l’herbe.

Àce jour, Emino, Weld 15 et Madou MC sont toujours en détention provisoire, dans l’attente d’un jugement. « On n’exige même pas une légalisation du cannabis. On ne dit pas que la consommation de drogue, même douce, est une bonne chose, précise Habib. Mais un an d’emprisonnement, c’est une sanction disproportionnée et injuste. Malgré nos manifestations, nous n’avons pas été entendus. »

En Tunisie, la consommation est très mal perçue socialement ; dans le discours politique, le sujet est encore tabou. Le 23 mai 2011, Slim Amamou, alors secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, avait provoqué un tollé, dans l’opinion public, en déclarant que « les fumeurs ne faisaient de mal à personne ». Quelques jours plus tard, il quittait le gouvernement. « La loi est rétrograde et contre-productive, maintient aujourd’hui le blogueur activiste. Un an d’emprisonnement, c’est trop. »

« La législation est totalement hypocrite, abonde Habib. La fumette est un phénomène national. Beaucoup de gens fument : des étudiants, des avocats, des gosses de riches, des médecins… L’autre jour, j’ai vu un flic fumer dans sa voiture. Ils ont même trouvé du shit dans un des palais présidentiels appartenant aux Trabelsi ! » D’après plusieurs sites internet de militants, 50% des jeunes Tunisiens consommeraient ou auraient consommé de la marijuana.

12 000 incarcérations depuis la
Révolution, dont la plupart de fumeurs de joints

Ce qui inquiète particulièrement les consommateurs, c’est que la répression s’est accentuée fortement après la Révolution. « Quelques mois après les évènements, il y a eu une vague d’arrestations. Suite à une grâce présidentielle, 9 000 prisonniers ont été libérés et les prisons vidées. Elles ont immédiatement été re-remplies, avec 12 000 incarcérations, dont la plupart de fumeurs de joints issus des quartiers populaires », affirme Habib.

À Tunis, se fournir en beuh ou en shit est de plus en plus risqué. Les dealers sont méfiants, passent par un nombre croissant d’intermédiaires et privilégient les acheteurs qu’ils connaissent depuis longtemps. Depuis peu, la police a recours à une nouvelle méthode pour obtenir des informations : elle soudoie les jeunes des quartiers déshérités pour qu’ils « balancent »« On s’est rendu compte que certains de nos connaissances travaillaient en fait pour les flics, explique Habib. On est en danger de toutes parts désormais, de la police et de nos ‘‘potes’’. »

« La jeunesse tunisienne
se remplit de haine »

L’interview se poursuit au rythme des guitares des amis d’Habib. Reggae, chansons arabes, classiques américains, quelques notes de musique espagnole… Dans ce bar du centre-ville où ils ont leurs habitudes, ils jouent pendant des heures, le week-end, pour « essayer de préserver une bulle de liberté ». Look rasta, poings liés au dessus de leur tête, ils ponctuent plusieurs de
leurs chansons par des signes symbolisant des poignets menottés. « Je vis dans mon propre monde, dans une bulle avec mes amis, décrit Habib. On a nos bars, nos restaurants, nos endroits où on se retrouve. Moi, je suis un rasta faraï. Je suis ouvert, je veux faire comme toi : pouvoir voyager, découvrir d’autres cultures, rencontrer des gens. Mais on est une minorité, et on est de moins en moins nombreux chaque jour. La jeunesse tunisienne se remplit de haine, de rage. »

Mehdi*, aux percussions, s’est invité dans la conversation : « Il y a peu, cinq jeunes ont été arrêtés dans le Sud du pays pour avoir joué au poker. J’ai peur pour ma liberté. Nous, on veut juste qu’on nous laisse tranquille : boire si on en a envie en soirée, jouer de la musique, se balader tranquillement dans la rue. Mais on régresse. L’offensive des  »salafistes de putes » commence. »

Clément REPELLIN (avec Maxime
POPOV)

*Tous les prénoms ont été modifiés.

2 Comments on "Cannabis : un an de prison pour un quart d’heure de bonheur"

  1. T 13 mars 2012 à 10 h 11 min ·

    Ils ne sont pas à la prison de Bouchoucha!
    Information fausse!!

    • pmdescamps 13 mars 2012 à 11 h 14 min ·

      Nos sources nous ont bien indiqué qu’ils étaient à la prison de Bouchoucha. Suite à votre commentaire, on essaie de vérifier. En attendant, nous retirons l’info de l’article. Si vous savez où ils sont incarcérés, on est preneur d’une « information vraie »…

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