La vie pas vraiment rose des gays

Written by on 13 mars 2012 in Rencontrer, S'étonner, Sortir, Voter - 1 Comment

En Tunisie, l’homosexualité est interdite. Le tabou et le risque – 3 ans de prison – sont si grands que les gays préfèrent vivre cachés. Enquête.

« Les mecs se disent hétéros, couchent avec des gars, boivent de l'alcool et votent pour les islamistes. Cherchez l'erreur. » (photo CFJ / Pierre Desmarest)

 

Par précaution, tous s’appellent par des pseudonymes. Et leurs lieux de rencontre doivent rester secrets. Comme cette arrière-salle de café, éclairée de néons bleus, à l’abri des regards malveillants. Des gays de Tunis se retrouvent ici chaque jour, autour d’un thé, se bécotent ou discutent à bâtons rompus. Au centre de l’attention, Bilel, 35 ans, des yeux rieurs et de l’aisance : « Les Tunisiens pensent que les gays sont tous efféminés. Vous trouvez que j’ai l’air d’une folle ? ». Silence gêné.

En Tunisie, la majorité des gays est invisible. « On vit dans une schizophrénie sociale. Les mecs se disent hétéros, couchent avec des gars, boivent de l’alcool et votent pour les islamistes. Cherchez l’erreur », balance Hassen, 28 ans, qui travaille pour une ONG de lutte contre le Sida. Bon nombre d’homosexuels mènent une double vie. Difficile de rester célibataires : ils doivent fonder une famille pour s’acheter une paix sociale. Et pour ceux qui décident de vivre en couple, il ne faut pas éveiller l’attention. Ironie de l’histoire : ils peuvent plus facilement prétexter une colocation qu’un couple hétérosexuel non marié.

Pour la communauté, la clandestinité s’organise au quotidien. Aux terrasses de certains cafés du centre de Tunis, les homosexuels se rassemblent à des horaires précis. Dans les banlieues huppées, les rares boîtes de nuit gay friendly sont des havres de tolérance, pris d’assaut le samedi soir. On y voit des couples gays au look soigné – coiffures extravagantes, lunettes à la mode, tenues moulantes – s’embrasser à pleine bouche.

Bilel nous explique comment les gays se reconnaissent dans la rue :

Bilel est considéré comme le porte-parole de la communauté gay tunisienne. Et pour cause, il a créé juste après la Révolution le magazine en ligne Gayday. Lequel a provoqué un scandale en publiant en couverture la photo d’un homme arabe, une première.

« Pas question que la perversion sexuelle soit un droit humain. Ces personnes devraient plutôt se faire soigner  »

Le 4 février 2012, sur Hannibal TV, Samir Dilou, ministre des droits de l’Homme, porte-parole du gouvernement et membre du parti islamiste Ennahdha, lâche en direct : « Il n’est pas question que la perversion sexuelle soit un droit humain. Ces personnes devraient plutôt se faire soigner. La liberté d’expression a des limites. » Devant sa télévision, Bilel manque de s’étrangler : « Une telle déclaration de la part d’un ministre des droits de l’homme, c’est inquiétant ! Mais c’est la première fois qu’un politique évoque l’homosexualité à la télé. Même s’il en parle en mal, c’est déjà ça ».

En Tunisie, l’homosexualité est ultra tabou, et répréhensible. L’article 230 du code pénal sanctionne de trois ans de prison les relations sexuelles entre hommes ou entre femmes.

Gayday, premier e-magazine destiné aux homosexuels tunisiens. (photo DR)

Les gays ont cru pouvoir profiter du vent de liberté de la Révolution. Le 14 janvier, ils étaient un millier dans les rues de Tunis, avec des drapeaux arc-en-ciel : « C’était de la folie, se souvient Hassen. Je me suis dit : « Dans quelques mois, on va faire une gay pride sur l’avenue Habib Bourguiba ! » Depuis, on a déchanté. » La Révolution des mœurs n’a pas eu lieu.

« Avoir un enfant gay, ça souille l’honneur de la famille »

« En Tunisie, tout le monde sait que l’homosexualité existe, mais personne n’ose en parler », résume Hassen. Cet intarissable militant de la cause gay est exposé du fait de son métier ; en novembre dernier, il s’est fait agresser dans un parc de Tunis, fréquenté le soir par les homosexuels. « Trois hommes cagoulés m’ont frappé, ils ont hurlé :  » Sale pédé ! T’es la honte de la société !  » Et ils m’ont volé mes papiers. Je n’ai pas osé porter plainte, je me serais retrouvé en prison. »

En règle générale, la police trouve toujours un prétexte pour arrêter un homosexuel : détention de drogue, état d’ébriété, racolage. But de la manœuvre : éviter que la Tunisie ne soit citée dans les rapports internationaux comme étant un pays qui met les gays en prison.

Plus pernicieux que les agressions en pleine rue, le jugement familial. Houssem, étudiant de 22 ans issu d’une famille qu’il estime « moderne », est catégorique : « Je dois à tout prix cacher mon homosexualité à mes parents. Ma mère dit que je peux ramener vingt filles à la maison si je veux, mais un garçon pas question ! Avoir un enfant gay, ça souille l’honneur de la famille. »

A ses côtés, son amie Sonia, 21 ans, acquiesce. Blouson de cuir, épaules carrées et courtes mèches brunes, elle revendique son côté garçon manqué, et montre à qui veut son bas-ventre, tatoué du slogan « homo et fière de l’être ». Elle a grandi à Sousse, une des principales villes de la côte. « Au lycée, une prof m’a demandé si j’avais un copain. J’ai dit que j’avais une copine. Elle a alerté mes parents. J’ai été battue, puis chassée de chez moi. » Depuis, elle vivote à Tunis, hébergée par solidarité chez des membres de la communauté.

Bilel raconte son « calvaire », après son coming out accidentel :

 

« Les jeunes découvrent le sexe entre hommes (car) les filles doivent rester vierges pour le mariage »

Dans la pénombre enfumée du café, l’heure est aux confidences. Un des gays attablés tient à livrer une clé essentielle : « Il faut savoir qu’ici, en général, les jeunes découvrent le sexe entre hommes, parce que c’est difficile d’avoir une relation sexuelle avec une fille à l’adolescence. Elles doivent rester vierges pour le mariage. On commence par des jeux sexuels entre mecs, devant un porno, et dans certains groupes il y a un  » miboun  » – c’est un mot terrible qui veut dire minable ou pédé. Il sert à vider les couilles de ses potes. Et puis voilà, on n’en parle plus. Le lendemain, ils l’insultent… C’est comme ça. » Autour de la table, chacun confirme et Hassen ajoute : « Pour certains, dominer un autre homme est une preuve de virilité. Ils considèrent que c’est celui qui est pénétré qui est gay. »

Pour les gays, mieux vaut ne pas habiter dans un quartier populaire, selon Bilel :

 

« On veut juste briser le silence »

Bilel ne se voit pas refaire sa vie ailleurs. Les parties de cartes avec ses copains du quartier lui manqueraient trop : « Mes amis hétéros ne me jugent pas, juste une ou deux blagues de temps en temps. » Et, comme pour se rassurer : « Il y a tout de même une certaine tolérance dans ce pays. » Sonia fronce ses sourcils en broussaille, et rappelle qu’elle compte se marier : « C’est notre droit. » Bilel lève les yeux au ciel : « Moi, je ne suis pas convaincu par le mariage ou l’adoption. » Pour la jeune lesbienne, c’est « un rêve », et une motivation pour quitter le pays.

Les gays tunisiens ne sont pas optimistes pour leur avenir. A en croire Bilel, ils ne demandent pourtant pas la lune. « On veut juste briser le silence. On ne cherche pas à avoir des locaux ou à organiser un défilé ! Même si on avait le droit de s’embrasser dans la rue, on ne le ferait pas. »

 Léo CHAPUIS et Benoît BERTHELOT

One Comment on "La vie pas vraiment rose des gays"

  1. souma riahi 19 octobre 2012 à 22 h 52 min · Répondre

    Slt je suis une journaliste a la chaine Tunisna tv je voulais bien vous contacter mais je ne sais pascomment

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