Les manuels scolaires, révolution en cours

Written by on 13 mars 2012 in Apprendre - Commentaires fermés

Comment va s’écrire l’Histoire post-Révolution ? En attendant la prochaine réforme du système scolaire, une conférence nationale de trois jours sur le sujet aura lieu à partir du 31 mars. L’avenir des manuels scolaires reste incertain.

Coup de ciseaux. Les photos du dictateur ont rapidement été supprimées dans les manuels scolaires, après le départ de Ben Ali. Dans les livres d’histoire et d’éducation civique, de l’école primaire au lycée, réédités à la dernière rentrée de septembre, la couverture est toujours mauve – la couleur du RCD –, mais les discours et photos de l’ancien chef de l’Etat laissent place à des pages blanches : «Plus de Ben Ali !», sourit Nabil Themri, responsable de l’impression des livres au Centre national pédagogique (CNP).

La réécriture des textes n’est pas encore prévue mais, au ministère de l’Education, on s’active pour préparer une réforme.

Les photos de Ben Ali ont été supprimées des manuels scolaires à la rentrée dernière. (photo CFJ / T.C.)

En quarante ans, le CNP a connu deux réformes du système scolaire, en 1991 et 2002. Sa principale mission : éditer et diffuser les manuels. En Tunisie, c’est l’Etat qui dirige ce secteur. Un monopole qui rapporte 25 millions de Dinars (12,5 millions d’euros), au grand dam des éditeurs privés qui, jusqu’à aujourd’hui, sont cantonnés au parascolaire.

Abid Nouri, président de l’Union des éditeurs tunisiens, dénonce un système rigide qui, au fil du temps, ne change pas. Il demande la « libération » des livres scolaires : « La mainmise de l’Etat engendre trois problèmes : démocratique, citoyen et économique. C’est une concurrence déloyale. » Abid Nouri publie 40 livres par an, avec un tirage maximum de 6 000 exemplaires de chaque manuel. « On va batailler pour l’ouverture du marché. »

Pour Belkacem Lassoued, le directeur général du CNP, pas question de modifier cette gestion, qui ne présente, selon lui, aucun risque pour la démocratie. « Avant ou après la Révolution, rien ne change. Notre établissement est public, c’est la propriété d’aucun parti politique. Aujourd’hui, on doit dépolitiser les livres scolaires. »

Falsification de l’Histoire

Chargé de remplir les directives du ministère de l’Education, le CNP s’est pourtant plié pendant vingt-trois ans aux désirs de Ben Ali. En 2002, des chapitres entiers ont été modifiés : « L’extermination des juifs n’a jamais été mentionnée dans les livres d’histoire, confie Belkacem Lassoued. Avant 2002, on enseignait la première et la seconde Guerre mondiale, avec une grande partie sur le nazisme. Depuis, cela a été réduit. »

Naïma Neifar, professeur d’histoire-géo au lycée pilote de Sfax, dénonce cette falsification de l’Histoire : « On ne devait enseigner les causes et les conséquences de la Révolution française, surtout pas ses étapes : sinon c’était donner un exemple de révolution. » Une censure réfléchie, centrée autour du culte de la personnalité de l’ancien dictateur et de sa famille, mais encore loin d’une propagande idéologique.

Mahmoud Bedoui, professeur d’histoire à la retraite ironise : « Ben Ali est un inculte. Avec lui, les livres se sont clochardisés. Il a vidé les manuels de leurs contenus. Moi, je n’ai jamais suivi le programme. » Beaucoup de professeurs se sont démarqués de la propagande du RCD mais, le problème, selon Mahmoud Bedoui, c’est que « la dernière génération des éclairés »,comme il dit, est partie à la retraite.

« Notre islam est “light” »

Aujourd’hui, certains professeurs s’écartent aussi des manuels, mais pour prôner « la fondation d’un état islamique » dans leur cours. Naïma Neifar estime que l’un des enjeux majeurs de la réforme à venir concerne la réécriture de l’histoire islamique : « Va-t-on s’appuyer sur la façon de penser d’Ennahdha ? »

Une ancienne employée du ministère de l’Education nationale, redoute l’islamisation des manuels. Elle confirme qu’en ce moment, les livres ont été modifiés sans attendre la réforme : « Depuis quelques mois, ma fille subit des pressions au collège de la part de son professeur d’éducation civique. On lui reproche d’avoir une mère non voilée. Elle a peur que j’aille en enfer. »

Pas de quoi s’inquiéter pour Belkacem Lassoued, fonctionnaire au CNP depuis trente ans. « Il y a une crainte de la société civile, notamment pour l’écriture des programmes à venir. Mais notre islam est “light” et, pour l’instant, la situation est maîtrisable. »

Sophia MARCHESIN et Tiphaine CRÉZÉ

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