La formation au secours du football tunisien

Written by on 15 mars 2012 in Jouer - 1 Comment

Investir dans la formation est devenu une nécessité pour les clubs de football. Mais les structures ne sont pas adaptées, voire archaïques. Reportage dans le centre de formation du Club africain, une équipe de Tunis parmi les plus populaires du pays, dirigé par « Monsieur Patrick », un ancien du PSG aux allures de sorcier blanc.

 

Le centre de formation du Club africain, à Tunis. (Photo CFJ / Manon LE CHARPENTIER)

De l’extérieur, les murs blancs permettent d’entretenir l’illusion. Mais à l’intérieur, la saleté et les fissures trahissent douze longues années d’abandon. Coincé entre l’autoroute et les canaux qui prolongent le lac de Tunis, le centre de formation du Club africain (CA), l’équipe qui revendique « dix millions de supporters » (dans une chanson) en Tunisie, est un ancien hôtel de luxe qui peine à retrouver son lustre d’antan. Avant le lancement d’un projet de rénovation, en septembre 2011, une dizaine de jeunes joueurs vivait ici dans des conditions d’insalubrité totale. Aujourd’hui encore, le centre fonctionne sans eau chaude ni chauffage, les canalisations étant bouchées par le calcaire. Le sol s’est affaissé et les fondations du bâtiment souffrent d’importantes infiltrations d’eau. Un sèche-linge a été offert par un partenaire, mais il n’y a toujours pas de machine à laver. La Tunisie, qui se passionne pour le football parfois jusqu’à la déraison, forme encore ses jeunes de façon archaïque.

Une chambre en cours de rénovation. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

L'eau affaiblit les fondations du bâtiment. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

Une salle de bain dans l'aile non rénovée. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

Il faut dire que, jusqu’à peu, la formation était reléguée au dernier rang des priorités dans la majorité des clubs. Elus pour des mandats courts, les présidents avaient tendance à concentrer tous les moyens et l’attention sur les résultats du groupe professionnel, délaissant les catégories jeunes.

Aujourd’hui, former de jeunes espoirs appelés à renforcer les équipes Séniors est devenue une nécessité pour le football tunisien, sur les plans sportif et économique. Le Club africain en est l’illustration parfaite. Ancien poids lourd du continent (champion d’Afrique en 1991, douze titres de champion de Tunisie), le CA n’a plus rien gagné depuis quatre ans et souffre terriblement de la comparaison avec l’Espérance, l’autre club de Tunis intra-muros et ennemi de toujours. Ce dernier rafle presque tout depuis plus d’une décennie (la Ligue des champions africaine 2011 et onze titres de champion).

« Très pénalisés par le huis-clos imposé en Championnat »

Avec un budget de 9 millions d’euros cette saison, en baisse de 25 % par rapport à l’exercice précédent, les Clubistes ne peuvent plus se permettre de recruter des joueurs à prix d’or : « Actuellement, nous avons beaucoup moins de recettes alors que notre masse salariale est restée importante, détaille Patrick Liewig, le manager général. Avec la crise économique et l’agitation politique, les sponsors sont plus frileux. Nous sommes surtout très pénalisés par le huis-clos imposé sur l’ensemble des matchs du Championnat car il nous prive des recettes de billetterie. »

Alors, en septembre dernier, le président clubiste a décidé de redonner vie au centre de formation. La direction de l’établissement a été confiée à un Français, Patrick Liewig, dix ans de PSG époque Canal +. Nicolas Anelka et Louis Saha sont notamment passés entre ses mains. Une énième histoire de sorcier blanc venu exporter son savoir-faire en Afrique ? Pas uniquement. Bien sûr, on l’appelle ici « Monsieur Patrick » ou « Patron ».

Les déclarations de Christian Gourcuff écrites à la craie sur les murs

Après avoir été directeur sportif, entraîneur par intérim, il a aujourd’hui presque tous les pouvoirs dans son rôle de manager général. Mais Liewig s’est forgé une solide réputation en Tunisie, où il a entraîné le Stade tunisien pendant deux saisons avant de rejoindre le CA. Il bénéficie aussi d’une grande expérience en Afrique : après un passage de quatre ans à Abu Dhabi, il a remporté, entre 2004 et 2009, trois titres de champion de Côte d’Ivoire et trois Coupes nationales à la tête de l’ASEC Mimosas d’Abjidjan, qu’il a également mené jusqu’en demi-finales de la Ligue des champions africaine. Au Club africain, on le décrit comme « travailleur », « compétent » et « pédagogue ». Cet ancien professeur de 61 ans se réclame « de la sensibilité » du Barça de Pep Guardiola, d’Arrigo Sacchi à Milan ou du Nantes de Suaudeau : « Principes de jeu en zone, avec une organisation en 4-4-2 centrée sur l’expression du joueur et un jeu porté vers l’avant. » Il affiche sa proximité avec Christian Gourcuff, dont des déclarations sont inscrites à la craie sur les murs.

Patrick Liewig dans son bureau, sur les murs duquel sont écrites les déclarations de Christian Gourcuff. (Photo CFJ / M. L.C.)

Patrick Liewig. (Photo CFJ / M. L.C.)

« Je ne suis pas parti pour des raisons financières, mais parce que j’ai ça dans le sang, tient-il à préciser. Je suis né à Madagascar, j’ai habité en Afrique dès l’âge de 7 ans. Il ne s’agit pas d’imiter les grands clubs européens, mais de se s’imprégner de ce qu’ils font en matière de formation et de l’adapter aux spécificités de la culture locale, poursuit Liewig. Les jeunes joueurs tunisiens ne sont pas plus mauvais que les autres. Mais, pour qu’ils réussissent, il faut leur imposer des exigences de haut niveau auxquelles ils ne sont pas habitués. Ils doivent comprendre que, dans ce type de structures, ils ont plus d’obligations que de privilèges. Seulement, pour être en droit d’exiger cela d’eux, on doit leur donner les conditions pour s’épanouir. » Un grand chantier de rénovation des chambres a ainsi été entrepris, une cantine ouverte, une salle de jeu et un espace télé aménagés.

Le personnel du centre en pause-déjeuner. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

La salle vidéo. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

La gestion de la vie quotidienne, c’est l’affaire de « Madame Sylvie », la femme de Patrick Liewig. Aujourd’hui, c’est distribution de gel douche et de brosses à dents. « Tu as plusieurs types de dureté pour les poils, tu vois », explique Sylvie à un jeune en frottant la brosse avec ses doigts. Le garçon a un peu de vague à l’âme : non retenu en sélection de Tunisie jeune, il souhaite rentrer chez lui retrouver ses parents. Lingère, couturière, gestionnaire d’argent de poche, mais aussi professeure de français ou tout simplement oreille attentive pour des jeunes éloignés de leur famille, Sylvie a tous les rôles dans ce qu’elle décrit comme « une grande maison de famille » dont elle serait « la maman ».

Sylvie Liewig, "Madame Sylvie", coordinatrice du centre. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

Au niveau sportif, le visage désuet du « parc du CA », désignation tunisienne d’un centre d’entraînement, est en train d’être modifié en profondeur.  Deux terrains synthétiques viennent d’être livrés, une salle de musculation sommaire ouverte et une « fosse », un terrain modèle réduit entouré de murs pour permettre de jouer sans interruption, est en cours de réalisation. On ambitionne, enfin, de construire une piste d’athlétisme.

Guillaume Denis, préparateur physique, devant la future "fosse". (Photo CFJ / M. L.C.)

L'emplacement de la future piste d'athlétisme. (Photo CFJ / M. L.C.)

Lentement, les structures du centre de formation du Club africain se rapprochent des standards des clubs européens. Un enseignement est même mis en place, progressivement, au sein du centre pour les jeunes déscolarisés. Notions de management du sport, français et anglais, comptabilité, relations avec les médias : les cours doivent servir pour d’éventuelles futures carrières.

« La priorité est sportive, mais on ne peut pas se permettre d’avoir des jeunes qui n’ont pas de scolarité, explique Patrick Liewig. On doit leur donner des bases pour qu’ils soient capables plus tard de gérer leur vie quotidienne, leurs salaires. Il faut qu’ils apprennent à déposer un chèque à la banque, à retirer de l’argent, à comprendre ce qu’est un solde et un RIB. On doit les obliger à continuer l’école car ils veulent tous arrêter pour ne faire que du sport. »

Exercice de dextérité balle au pied à l'entraînement des Espoirs. (Photo CFJ / M. L.C.)

Les joueurs de la catégorie 11-12 ans, avant leur entraînement. (photo CFJ / M. L.C.)

Ici comme partout, le foot est un moyen d’ascension sociale. Mais le phénomène est particulièrement accentué en Tunisie, où le chômage des jeunes est au plus haut. Réussir dans le foot peut devenir une nécessité pour ces gamins, sur lesquels certaines familles pauvres misent beaucoup. « Certains enfants sont punis physiquement s’ils rentrent chez eux sans être sélectionnés dans l’équipe pour disputer le match du week-end », affirme Patrick Leiwig.

Mohamed Amine Karcousi. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

« C’est une chance pour moi d’être ici. Ca peut m’aider à devenir professionnel, à faire une carrière », se réjouit Mohamed Amine Karcousi, du haut de ses 15 ans. Ce « régisseur » (meneur de jeu) est le plus jeune pensionnaire de la structure, qui compte au total une vingtaine de stagiaires. « Ce qui est bien dans le foot, c’est qu’on peut gagner beaucoup d’argent. Je pourrais aider ma famille qui est pauvre. L’éloignement est parfois difficile mais nécessaire si je veux jouer un jour en pro », conclut-il lucidement.

Borhane Dori. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

Borhane Dori, joueur en catégorie Espoir, raconte qu’il n’a pas d’autre option que de réussir : « J’ai arrêté mes études. Le foot est la seule chose qu’il me reste. » Et s’il n’y parvient pas ? « Je n’ai pas encore réfléchi à cette question. Pour le moment, je suis totalement concentré sur ma carrière. »

Zied Ziedi. (Photo CFJ / Pierre DESMAREST)

A ce jour, la direction technique de la Fédération tunisienne n’exige pas des clubs qu’ils mettent en place un centre de formation. Mais le Club africain se veut pionnier en la matière : « Au niveau du ministère, on veut nous aider », assure Patrick Liewig. Ce soir, il a une réunion avec un potentiel partenaire qui pourrait verser plusieurs milliers d’euros à la structure. Et le travail commence à porter ses premiers fruits : six titulaires de l’équipe pro sont issus du centre de formation. C’est le cas notamment de Zied Ziedi, enfant du club qui effectue sa deuxième saison au sein du groupe professionnel mais réside toujours au centre de formation. Son contrat traîne sur une table : à 21 ans, il touche 2 000 dinars par mois (1 000 euros), l’équivalent de cinq fois le salaire moyen en Tunisie. En juin, il devra libérer sa chambre. Un nouveau candidat aux ors du football professionnel va prendre sa place.

Clément REPELLIN

One Comment on "La formation au secours du football tunisien"

  1. bouraima 9 octobre 2012 à 19 h 00 min · Répondre

    bonsoir
    je voudrais prendre des renseigne sur la formation du coaching de football
    merci

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