A Béja, les vétérinaires volent au secours des paysans

Written by on 16 mars 2012 in Rencontrer, Travailler - 2 Comments

Neige, inondations, glissements de terrain… Après les intempéries de février, les paysans du Nord-Ouest peinent à entretenir leur bétail malade et affamé. Des vétérinaires de la région se mobilisent pour leur porter secours. Reportage.

 

A Amdoun, une paysanne, veuve et mère de trois enfants voit ses cinq vaches dépérir de jour en jour. (photo CFJ / M.LC.)

Béja, « la cité des vaches ». C’est la signification du nom antique de cette petite ville du nord-ouest. Une appellation toujours justifiée par la présence de nombreux éleveurs dans la région. Ils y profitent de la fertilité des terres.  Avec ses lacs, ses collines verdoyantes et ses forêts, la région est l’une des plus riches du pays en termes de ressources.
Le tableau bucolique s’arrête là. Malgré la fertilité des sols, les bêtes, ici, sont amaigries, les côtes presque saillantes. Et cette année, encore plus que les autres, l’hiver a été particulièrement rude dans cette région miséreuse. La neige est tombée abondamment sur Béja. Dans les petits hameaux alentours, le froid a emporté bon nombre d’animaux, et avec elles les seules ressources de ces paysans : « Les bestiaux ne pouvaient plus aller au pâturage puisqu’ils étaient recouverts de neige », explique Tarek Jendoubi, secrétaire général de l’ordre des vétérinaires de Béja. « La saison avait pourtant bien commencé, ajoute son collègue d’un gouvernorat voisin, Jalel Mansour. Il y avait beaucoup d’herbe. Alors les éleveurs ont vendu leur paille pour gagner du fric, sans faire de provisions. Ils ont été surpris par la météo. »
Les deux vétérinaires de campagne sont aujourd’hui en visite dans le village de Amdoun à  15 km de Béja avec un groupe de collègues. Ils viennent constater l’évolution des conditions de vie de ces paysans : « Ça, c’était leur maison », indique Jalel Mansour, désignant ce qui ressemble plus à une étable qu’à une chaumière.

Une vache de Amdoun, amaigrie et polyparasitée. (photo CFJ / M.LC.)

A l’intérieur, un veau et quatre vaches, le corps décharné, se plaquent contre le mur, effrayés par la lumière filtrant dans l’embrasure de la porte. Leurs côtes sont apparentes, les robes abîmées. « La famille a été obligée de les mettre ici. Elles seraient mortes de froid sinon. » A côté de la chaumière, l’étable, la vraie, est désormais à ciel ouvert. Le toit s’est effondré sous le poids de la neige. Elle n’est plus occupée que par un âne et deux chiens aux aboies. Une toile épaisse couvre l’entrée d’une autre pièce. La propriétaire, mère de quatre enfants, pudique, refuse en souriant, d’en dévoiler l’intérieur. « Les six membres de la famille vivent ensemble, dans cette unique chambre », indique Asma Snoussi, une vétérinaire de 33 ans.

 La jeune femme connaît bien cette famille, tout comme la voisine, veuve et mère de trois enfants ou bien encore ce couple ne pouvant compter que sur leur unique vache et quelques moutons pour subsister.  La vétérinaire est en charge du bétail de ces éleveurs de Amdoun. Des petits paysans ne qui ne possèdent souvent qu’un lopin de terre d’une dizaine d’hectares, deux ou trois vaches et une ou deux dizaines de brebis. « C’est une région miséreuse délaissée par l’état depuis 50 ans », tempête son collègue Jalel Mansour. Impossible de comptabiliser les bêtes mortes de faim ou de froid cet hiver ; en Tunisie, les animaux ne sont pas identifiés.

Des aides de l’Etat ont bien été dispensées aux paysans sinistrées, mais pour les vétérinaires de campagne, confrontés quotidiennement à la vision de ce bétail décharné, c’est loin d’être suffisant. « Il y a un soit-disant plan d’aide pour les petits cultivateurs mais la distribution de cette aide est politisée : ce sont les responsables régionaux qui la faisaient à leur guise. C’est pour cette raison qu’on a tenu à le faire nous même à ce coup-ci. »

A Béja, Jalel, Bilal et Tarek, membres et secrétaire général du conseil de l'ordre des vétérinaires, coordonnent l'opération "sauvons notre bétail, sauvons nos paysans". (photo CFJ / M.LC.)

A quelques semaines de l’arrivée du printemps, ils lancent l’opération « Sauvons notre bétail, sauvons nos paysans. » En une semaine, les vétérinaires, épaulés par des association environnementales, le syndicat des agriculteurs et des laboratoires récoltent 6 400 dinars (3 200 euros) de dons. Le 4 mars, à Tunis, une caravane de vivres et de praticiens prenait la route. A son bord, 1 500 bottes de foins, 176 sacs d’aliments concentrés livrés quelques heures plus tard à la ferme de Bouthoufa.

Du côté de Béja, Asma Snoussi et Tarek Jendoubi, comme une dizaine d’autres vétérinaires, ont répertorié les paysans les plus nécessiteux de leur région. Ils leur ont distribué des bons leur donnant droit à dix bottes de foin et un sac d’aliments concentrés chacun, le double pour certains, selon la taille de leur bétail.
Au total, une soixantaine d’éleveurs de la région de Béja ont ainsi profité de cette aide. A la ferme de Bouthoufa, où étaient stockées les vivres, ils se sont succédés toute la semaine suivante, débarquant en petits pick-up loués à plusieurs pour l’occasion. Une semaine plus tard des anti-parasitaires ont aussi été distribués aux vétérinaires pour soigner les bêtes les plus affaiblies en attendant l’arrivée du printemps.

Les petits éleveurs de la région de Béja viennent chercher des bottes de paille à la ferme de Bouthoufa. (photo CFJ / M.LC.)

« Ce n’est pas une simple action de solidarité, revendique Olfa Abid, vétérinaire tunisoise, très engagée dans l’opération. Sa médiatisation met en lumière la situation de ces paysans. Là-bas, rien n’a changé depuis des décennies. » Au delà d’un sauvetage ponctuel, la jeune femme et ses collègue aimerait repenser l’économie de cette région. « Dans un des hameaux, une femme fait des tapis et des tentures, avec nos associations de vétérinaires, nous  aimerions donc développer un atelier de tissage par exemple et lancer un circuit court de distribution. »

Car les difficultés des paysans de la région de Béja ne s’arrêtent pas aux chutes de neige l’hiver.  « Le problème par exemple, analyse Bilala Tujane, jeune vétérinaire, c’est que le prix du lait est très inférieur à celui du sac de concentrés. Leurs vaches produisent 10 à 15 L de lait pas jour et mangent 5 kg de concentré. Or 100 kg de concentrés coûtent à peu près 63 dinars [32 euros]. » Le calcul est rapidement fait : à 600 millimes (30 centimes d’euros) le litre de lait, chaque vache leur rapporte un peu plus de 6 dinars (3 euros) par jour, mais leur coûte environ 8 dinars (4 euros)…
« L’élevage et l’agriculture nécessitent une réforme magistrale », conclue Jalel. Un enjeu de taille dans une région où 80% des éleveurs sont des paysans pauvres.

Manon LE CHARPENTIER, à Béja

2 Comments on "A Béja, les vétérinaires volent au secours des paysans"

  1. olfa 19 mars 2012 à 13 h 40 min · Répondre

    c’est une action de solidarité ressuie parce qu’elle a été le fruit d’un collectif qui ont mis la main dans la la main avec un seul objectif aider les paysans a passer ce cap difficile
    je cite les associations et des organisations professionnelles suivantes,

    L’Association Vétérinaire de Citoyenneté et de Développement « AVCD »
    L’Association Nationale des Médecins Vétérinaires de Tunisie « ANMVT »
    La société scientifique tunisienne de médecine vétérinaire avicole « SSTMVA »
    Le Club Faune & Flore Méditerranéenne « Club FFM »
    L’Association Tunisienne des Vétérinaires des Animaux de Compagnie « ATVAC »
    L’Association Tunisienne des Vétérinaires Praticiens « ATVP »
    Le Club des Jeunes Vétos Tunisiens « CJVT »
    La Fondation Nationale d’Amélioration de la Race Chevaline « FNARC »
    Le Groupement Interprofessionnel des Produits Avicoles et Cunicoles « GIPAC »
    Le Groupement des Eleveurs de la Race Tarentaise « GERT »
    Le Syndicat des Agriculteurs de Tunisie « SYNAGRI »
    Et l’appui des vétérinaires sur le terrain du Conseil Régional de L’ordre des Médecins Vétérinaires de Béja et Jendouba et la contribution des laboratoires VIRBAC, CEVA santé animale, MEDIVET, BSA Médical, TIMPHARM, et les usines d’aliments pour bétail SANDERS Tunisie et El BADER.

    Merci également à toutes les personnes qui ont été présente et qui ont veillé à la réussite de l’action  » sauvons notre bétail, sauvons nos paysans »:
    Pr Lilia Messadi, Presidente de l’AVCD et les membres du bureau, Dr Akram Cherif, Dr Dr Abdejellil Ghram, Dr Amina Bouslama, Dr Bouattour Ali, Dr Laribi Imen
    Dr Adib Samoud, President du Club FFM
    Dr Ameur Khbou president de l’ATVP
    Pr Lotfi Bahri membre d’honneur de l’ATVAC
    Dr Tarek Jendoubi président du CROMV Béja-Jendouba
    Dr Samir Touil Chef de circonscription Production animale Béja
    Dr Haded Mohamed Président du syndicat régional du nord-ouest et les membres du club
    Dr Beji Lamia
    Dr Mediha Khbou
    Dr Bennour Fethi
    Dr Kouther Oukaili
    Dr Rym Moussa
    Dr Zied Bouslama
    Nos confrères et consœurs du nord-ouest: Dr Snnousi Asma, Dr Tarek Blaiegh, Dr Ben Sassi Hatem, Dr Arfaoui Ilyes, Dr Samir Touil et Dr Samir Nouibi qui ont coordonné l’action sur le terrain . Ainsi que Mr Ben Youssef Zied éleveur de la région.
    Les futurs vétérinaires Ghalia Drisi, Bennour Med Ali, Tissawi Chiraz.
    Et à tous ceux qui ont participé de loin ou de près à l’organisation, la réalisation et la réussite de Sauvons notre bétail sauvons nos paysans.
    Dr Bahri Bibia, Dr Monia ben mustpha,Jean Claude Brajus, Myraim Mahjoub, Drkhaled Zarouk, Amel Klibi, Ikram Guizani Said Youssra, Bouzabiya Lina Tissewi Chiraz , Rouebah Zaineb , Grissi Nabiha Sarra, Nouassri Hanen, Benzarti Haithem , Abdali Hedi, Handous Meriem Hajer, Khlifi Fadila, Bouchrit Hamza et d’autres qui se reconnaîtront…
    Nous ne pouvons vous décrire la misère, la pauvreté, les conditions de vie très difficiles, que nous avons vu ce dimanche 4 mars 2012, dans ce village de montagne de la région de Amdoun isolé de tout… . Nous n’oublierons jamais la lueur d’espoir qui illuminait le regard de ces paysans que nous avons rencontrés… Nous sommes cette lueur d’espoir…
    Nous ne sommes pas responsable de la misère de la pauvreté mais nous sommes coupables à partir du moment où nous l’ignorons…

  2. khedija bousselmi 22 mars 2012 à 21 h 19 min · Répondre

    J’aime bien le reportage ! la description m’a mis sur scene!!! comme si je suis a beja entre ces paysans là…:)
    bravo M elle la journaliste
    bonne continuation

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