El General, rappeur symbole de la Révolution

Written by on 16 mars 2012 in Rencontrer, Sortir - No comments

El General (photo CFJ / S.D.)

Il est devenu une figure de l’ère post-dictature. El General a popularisé le rap en Tunisie, mais son succès survivra-t-il à l’effet de mode de la Révolution ?

 

Qui est le meilleur rappeur de Tunisie ? A cette question, les élèves du lycée Habib Maazoun de Sfax citent, enthousiastes : « Achraf ! Desperado !  Psycho-M ! Guito-N ! Balti ! Klay BBJ ! » Mais leur véritable idole, c’est El General, « le rappeur de la Révolution ». Ce « MC »(rappeur) est lui aussi originaire de Sfax et est devenu un modèle pour toute une génération. Depuis le 14 Janvier, Yassin Ben Khalifa, 17 ans se fait appeler Yassin Bk’ et a constitué un groupe de rap avec ses amis Black Madi, Omar L’visht et Lil Black. Les Black and White espèrent devenir aussi célèbre qu’El General et passer à la télévision.

A 200 mètres du lycée, se trouve le Golden Tulip, un somptueux hôtel de luxe situé près de la Gare de Sfax. En pleine tournée, El General y a pris provisoirement ses quartiers. Hamada Ben Amor de son vrai nom, a vu les projecteurs du monde entier se braquer sur lui lorsque, le 22 décembre 2010, il a été arrêté par les autorités tunisiennes après la publication sur Youtube de son titre Tounes El Bled. Il marquait par ce titre son soutien aux soulèvements dans la ville de Sidi Bouzid suite à l’immolation de Mohamed Bouazizi, le 17 décembre. Le MC sfaxien s’était déjà distingué à deux reprises pour avoir publié les titres Sidi Rais (Monsieur le président) et Rais el Bled  (Le président du pays) où il dénonçait ouvertement le Chef de l’Etat.

Interrogatoire musclé

« Il a été le premier rappeur à critiquer Ben Ali, avant lui personne n’avait osé », explique Sofiène Siala, son manager. El General expose ses motivations : « J’ai décidé de faire du rap engagé pour défendre les jeunes, le rap est comme une arme. » En l’arrêtant, les autorités tunisiennes ne s’attendaient pas à ce qu’un mouvement se développe pour réclamer sa libération. Ceux qui manifestaient pour Mohamed Bouazizi chantaient aussi pour El General. Au bout de trois jours d’interrogatoire musclé, Hamada a été relâché sur ordre de Ben Ali.

Le rappeur est passé du statut de rappeur tendance sur le net à symbole de la Révolution. Dans les manifestations tunisiennes et égyptiennes, ses paroles sont reprises comme des slogans. El General devient alors mondialement célèbre. Le magazine britannique Time le classe comme l’une des cent personnalités les plus influentes du monde en 2011. Allemagne, Italie, France, Autriche, Suède, Norvège, depuis un an, El General fait le tour du monde. Il est régulièrement invité lors de festivals internationaux rendant hommage à la Révolution. Le jeune sfaxien de 22 ans vit une ascension spectaculaire et c’est avec fierté qu’il annonce sa future collaboration avec le rappeur français Kery James, l’un de ses modèles. Le MC révolutionnaire assume pleinement son statut. Il a conscience d’être devenu à son tour une référence. « Mon rap a permis aux Tunisiens de comprendre ce qu’était le rap. Avant, le rap n’avait pas de visibilité. »

El General vs. Balti

Sofiène Siala manage les carrières de nombreux artistes tunisiens, il raconte que durant l’ère Ben Ali, le rap engagé n’était pas autorisé. Seul le rappeur « commercial » Balti avait le droit de se produire sur scène de passer à la radio et la télévision. Kerim Bouzouita, chercheur à l’Université Paris 8 et spécialiste de la contre-culture confirme l’exclusive exposition médiatique du rappeur. « Balti devait représenter à lui seul 80% de la faible programmation rap en radio. Son style édulcoré, sans vulgarité le rendait présentable pour le régime. Il était le deuxième artiste le plus programmé en concerts tous genres confondus. » Les médias ont vite opposé El General et Balti, les présentant comme deux rivaux : « Les gens nous comparent parce que Balti est un repère de l’ancienne époque, lorsque le rap n’était pas entendu », explique El General.

Kerim Bouzouita nuance, cependant, le portrait romantique de la nouvelle idole des jeunes. Selon lui, le contexte de la Révolution lui a permis d’être sous les feux des projecteurs. Mais El General n’est pas le premier rappeur contestataire. Avant lui, beaucoup d’autres artistes ont dénoncé les dérives du pouvoir en Tunisie. Certains ont été enfermés et la Révolution n’a pas mis un terme à la censure. « Le rap a débarqué en Tunisie aux alentours de 1998 mais il est resté underground. Cela fait des années que des rappeurs prennent position sur les sujets de société. » Le duo Klay BBJ & Hamzaoui Med Amine est reconnu depuis quatre ans.

Les rois du piratage

En février 2012, le groupe a subi une plainte de la part du Syndicat des Agents de la Douane pour avoir tourné en dérision un figurant déguisé en douanier dans leur dernier clip Wa9tech . Quelques jours plus tard, les rappeurs Emino, Weld el 15 et Madou MC étaient arrêtés, officiellement pour détention de cannabis. Pour Kerim Bouzouita, « ce sont en vérité des raisons politiques qui ont motivé ces arrestations. »

Quel avenir pour El General et la scène de rap tunisienne ? «Dans le rap nous sommes en phase pré-industrielle. La production de musique se développe, les clips sont de meilleure qualité et il y a de plus en plus de tourneurs. » Le rap n’échappe cependant pas à la crise du disque et de son modèle économique. « En Tunisie nous restons les rois du piratage et cela depuis 20 ou 30 ans. De plus les auditeurs de rap ont pris l’habitude de consommer la musique via Youtube, Dailymotion et Facebook.» Même s’il reste optimiste, Sofiène Siala reconnait que l’engouement de la Révolution estompée, les ventes de cd devraient chuter. Par ailleurs, le peu de salles de concerts (environ une cinquantaine dans le pays) et la faiblesse de la culture hip hop ne laisse pas envisager d’avenir radieux.

Samba DOUCOURE

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