I. Culture : un financement désastreux

Written by on 16 mars 2012 in Sortir, Travailler - No comments

La culture en Tunisie est très certainement à un tournant historique. La chute de Ben Ali a ébranlé sa politique en la matière, massivement orientée vers le divertissement et le prêt-à-consommer culturel. Panorama en trois parties de la culture tunisienne en plein renouveau.

Le ministre Mehdi Mabrouk, le directeur de l'Etoile du Nord Noureddine El Ati et la chorégraphe Malek Sebai (photos CFJ / Swanny Thiebaut, Pauline Jacot et R.R.)

« La mer est devant nous, l’ennemi est derrière nous », se réapproprie Rim Meddeb, citant en creux le conquérant Tariq ibn Ziyad. Directrice de l’école Show and Arts de Tunis. Cette femme de 45 ans, au physique menu et aux joues creusées par la fatigue, n’en est pas moins décidée. Elle soutient ainsi que la « mer » des possibles est devant la culture tunisienne et que son « ennemi », Ben Ali, appartient désormais au passé. Restent néanmoins les vestiges de sa politique à évacuer : le rôle de l’artiste confiné à celui d’amuseur public, les subventions détournées, les inégalités criantes entre Tunis et la province.

« On a les idées, les projets, la volonté, mais pas l’argent »

Quelques acteurs-clefs de la culture tunisienne ont accepté d’aborder tour à tour ce qui est motif d’espoir ou source d’inquiétude. La première parmi elles revient inlassablement : « On a les idées, les projets, la volonté mais pas l’argent », explique Wajdi Ghozzi qui préside, à 27 ans, l’ANAS (Association nationale artistique et sociale). Un projet initié en janvier dernier et qui a notamment pour objectif de récolter des fonds grâce à l’organisation d’événements culturels afin de financer le développement des maisons de jeunes en province.

Selon Noureddine El Ati, directeur du théâtre privé de l’Etoile du nord à Tunis, le délitement progressif de la culture tient en grande partie au caractère « complètement aléatoire » des subventions depuis des années. Celles-ci ont évolué au gré de la Commission de contrôle artistique. Mehdi Mabrouk, nommé ministre de la Culture le 26 décembre dernier, le confirme : « Les subventions culturelles étaient le deuxième secteur le plus corrompu derrière le patrimoine au ministère. On donnait des subventions énormes allant parfois jusqu’à 1 000 000 de Dinars pour un film mais sans avoir un suivi des sommes délivrées. »

« Devant l’absence d’une politique culturelle, les gens de culture ont bricolé »

Devant l’absence de toute politique culturelle indexée sur la qualité des projets artistiques présentés au Ministère, les gens du milieu ont bricolé. Pour Noureddine El Ati dont le théâtre n’est financé qu’au tiers par les subventions publiques, le reste de l’argent a été tiré des recettes de la cafétéria qu’il a improvisée dans l’une des salles du théâtre. « Mais c’est le résultat de 30 années d’étude. Beaucoup ont essayé de créer un espace semblable et se sont cassés la figure », se rappelle le metteur en scène aux sourcils broussailleux et aux longs cheveux gris bouclés. Pour lui, ses presque trente années passées à étudier en France ont eu un grand impact sur la survie de son projet, créé en 1996 à son retour en Tunisie.

Le trio de l'ANAS : Mehdi Lariani, Rim Meddeb et Wajdi Ghozzi. (photos CFJ / R.R.)

Dans d’autres domaines comme la danse, il n’y avait tout simplement pas de budget du tout prévu au Ministère jusqu’en 2010 où 50 000 Dinars par an ont été généreusement consacrés à la question par le pouvoir en place… Malek Sebai, 44 ans, chorégraphe et ancienne danseuse classique internationale formée au CNSMD de Paris, salue ainsi, tout en la nuançant, la coopération de nombreuses institutions depuis des années, à commencer par l’Institut français de coopération (IFC) ou bien encore l’Euromed depuis 1995 : « Bon nombre des actions entreprises pour que cet art continue d’exister, sont le fait d’artistes indépendants qui se battent au quotidien pour donner corps à leur métier ou celui d’entreprises privées bénéficiant principalement de l’aide financière et logistique d’organismes étrangers qui valorisent ainsi leur programmes de coopération. »

« Des dégâts considérables ont été faits à la culture »

Du côté des associations nouvellement créées qui fourmillent depuis la Révolution, on se finance essentiellement grâce aux PME locales. Pour Mehdi Lariani, 22 ans, étudiant en conception-réalisation 3D et co-fondateur de l’ANAS, « on obtient d’habitude le sponsoring de différentes sources : banques, entreprise, établissement privés, etc. » Le financement privé est devenu nettement plus difficile à obtenir « car depuis la Révolution, des centaines voire des milliers d’associations se sont créées donc les sollicitations sont très nombreuses », constate Rim Meddeb, également membre de l’ANAS.

La salle de spectacle de l'Etoile du Nord, à Tunis. (photo CFJ / P. J.)

La constitution d’un patrimoine national ne peut que difficilement reposer sur la seule initiative privée. Du côté du ministère, « le budget va être prochainement l’objet de discussions à la Constituante mais on va garder la même somme que celle qui était prévue pour 2012, assure Mehdi Mabrouk. Nous avons même déjà prévu des augmentations pour le théâtre, le cinéma et, la plus importante, pour la chanson, qui devrait passer de 240 000 Dinars par an à 400 000 Dinars. »

Le sociologue de formation affirme par ailleurs qu’il « ne s’agit pas seulement d’augmenter le budget, il s’agit avant tout d’instaurer une bonne gouvernance. » Or celle-ci passe immanquablement par plus de transparence : « Le budget détaillé pour cette année n’est pas encore accessible car nous sommes effectuons la mise à jour de la plateforme informatique. »

Ni programme culturel, ni synergies entre les associations

Mais Noureddine El Ati reste sceptique devant cette promesse. Par ailleurs, il s’interroge clairement sur le « projet du Ministère de la culture ». Il redoute que la création continue de passer par pertes et profits car « elle n’a pas de rendement immédiat, elle ne fait pas d’argent ».

Le ministre est lui catégorique, la construction d’une politique culturelle passe d’abord par une restructuration du Ministère lui-même, à commencer par « l’organigramme, car il y manque une direction représentant la société civile et le tissu associatif ».

Lire la 2e partie : « Ni agenda culturel ni synergie entre associations. »

Lire la 3e partie : « Une inégalité structurelle entre Tunis et la province. »

Roland RICHARD et Violette SAUVAGE
(avec Pauline JACOT)

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