II. Culture : ni programme culturel ni synergie entre associations

Written by on 16 mars 2012 in Sortir, Travailler - No comments

La culture en Tunisie doit beaucoup au milieu associatif. Ces petits groupes d’individus bricolent comme ils le peuvent des événements, des spectacles, des concerts. Un an après la chute de Ben Ali, le rapport entre associations et culture a bien évolué.

Le rez-de-chaussée de Show & Arts, à Tunis. (photo CFJ / R.R.)

(Lire la 1ère partie : un financement désastreux)

Il y a un problème dans l’utilisation même de l’expression « tissu associatif » en Tunisie. Sous Ben Ali, l’existence de l’ensemble des associations dépendait du pouvoir ou, du moins, ne pouvait rien sans lui. Depuis, les choses ont changé. Mais les nouvelles associations n’ont développé aucun système de mutualisation des informations. « On va prendre contact avec d’autres associations » pour co-organiser des événements, certifie Wajdi Ghozzi calmement. Mais en attendant, un outil fait cruellement défaut à la Tunisie : un agenda culturel. « Il en existe un pour les grandes manifestations comme les Journées cinématographiques de Carthage [fin octobre], la Foire internationale du livre [début décembre], etc. Mais pour le reste, je vous ne le cache pas, il y a des défaillances », reconnaît Mehdi Mabrouk.

« Si on veut être entendus, si on veut toucher le public, il faut s’organiser »

Et pourtant, plusieurs projets tentent de combler le manque d’informations. Les sites comme Tag Tunisiartgalleries recensent toutes les manifestations culturelles dont ils ont vent. De manière plus sectorisée, le magazine Radio Théâtre a été lancé ce mois-ci pour faire émerger un programme théâtral. « Mais dans le monde arabe, on a une maladie chronique, c’est qu’on travaille au jour le jour », lâche Noureddine El Ati dans un moment d’exaspération. Malek Sebai va jusqu’à se demander « si le besoin d’un agenda culturel se fait même sentir. Nous nous leurrons nous-mêmes, ajoute-t-elle un peu dépitée en rattachant ses cheveux. Nous avons l’illusion d’un fonctionnement occidental mais plein de signes prouvent le contraire. On est beaucoup plus immédiats. Or si on veut être entendus, si on veut toucher le public, il faut s’organiser. »

La gestion des fonds publics se superpose donc à un second problème structurel : « Dans notre politique, on n’a pas encore su organiser la communication événementielle », tranche le ministre. A la fois entre les acteurs de la culture, mais aussi entre les artistes et leur public. Un constat partagé à l’autre bout de l’échelle artistique par Mehdi Lariani. D’une expression lapidaire, le ministre conclut que, pour l’instant, il n’existe tout simplement pas de « société civile » artistique. « Car la mainmise de l’Etat [sous la dictature] exigeait d’occulter la société civile. Or lui donner la parole exige d’avoir des structures compétentes pour capter cette voix, pour travailler ensemble. »

La révolution sera culturelle ou ne sera pas

Cette politique de mainmise a d’ailleurs eu pour effet de laisser décrépir certains lieux de culture comme les cinémas. « Depuis l’indépendance en 1956, il y avait 64 cinémas en Tunisie, rappelle Rim Meddeb. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une dizaine. » Ce qui n’a pas empêché les cinéastes de se battre pour continuer à exercer leur art (cf. les articles sur le cinéma engagé ainsi que sur le cinéma d’animation).

Un graph' sur le mur du Centre culturel Mad'art à Carthage (photo CFJ / R.R.)

Mais malgré cela, la culture continue de se battre pour s’introduire dans la vie publique. Sans aller jusqu’à parler de foisonnement, la vie culturelle tunisienne est riche. Puisque selon Malek Sebai, « la culture passe par les lieux », on mentionnera quelques places incontournables de l’art à Tunis comme El Teatro, le Centre culturel Mad’art à Carthage, ou encore l’Etoile du Nord. Par ailleurs, les manifestations culturelles sont nombreuses et variées : concerts (cf. reportage à Gabès), expositions, festivals de danse (« Danser à Tunis » fin février) ou même conférences (à Sidi Bouzid). On pourrait encore mentionner le Festival de cinéma amateur de Kélibia qui a lieu chaque année ou bien le projet Dream City qui met en place, à peu près tous les deux ans depuis 2007, un festival ‘mouvant’ au sein de la Médina de Tunis.

Malek Sebai nuance néanmoins la pluralité de ces événements culturels qui demeurent le fait d’« un sérail en vase-clos. On s’y connaît tous, on est ankylosés », déplore-t-elle. La chorégraphe souligne alors l’importance, pour la création, de sortir du « circuit ». « Il faut se faire violence pour qu’il y ait création. Et au minimum, il faut une découverte. » Cette découverte, Dream City l’a justement permis en intégrant au festival de jeunes créateurs dont le projet avait été retenu. Mais là encore, la dictature avait joué un rôle destructeur en amont : « Les artistes ne vont pas au bout de leur radicalité car ils ne sont pas suffisamment libres, ils sont inconsciemment limités. »

« Les rappeurs, ils iront jusqu’au bout car ils n’ont rien à prouver au sérail »

Ce qui rassure la fringante quadragénaire, ce sont les rappeurs. « Eux iront jusqu’au bout car ils n’ont rien à prouver au sérail. » (cf. le portrait d’El Général, la page Facebook du rappeur Phenix et l’interview de Psyco-M)

Grâce aux réseaux sociaux, ils ont pu à la fois passer à travers les mailles du filet répressif tout en faisant s’interroger les gens. « Et c’est l’immense privilège de l’art, il permet de toucher la masse, de l’inciter à réfléchir sans lui imposer un point de vue », analyse Mehdi Lariani. « Notre rôle, c’est de montrer qu’à part le foot et la mosquée, il y a autre chose, renchérit Rim Meddeb. Le sport, c’est bien mais ça ne permet pas de se remettre en question. »

« Notre rôle, c’est de montrer qu’à part le foot et la mosquée, il y a autre chose »

Pour Noureddine El Ati, la culture a cependant hérité d’une nouvelle responsabilité. Depuis la disparition de la Commission de contrôle artistique, « c’est uniquement le public qui compte. Et il ne faut pas le provoquer gratuitement avec des gros mots ou bien de la nudité qui ne seraient pas justifiés esthétiquement. On ne doit pas abîmer le public ou le heurter. Car sinon, on n’aura pas son soutien. » Mehdi Lariani est également convaincu qu’il « faut que la culture accroche les gens car ceux-ci ne sont plus sensibles à l’art. La propagande est tant passée par la culture que celle-ci doit désormais regagner la confiance du peuple tunisien. »

Se défendant de tout « populisme » Malek Sebai va même plus loin en affirmant qu’il est « possible de produire un art de création capable de séduire un public jeune, issu des classes moyennes et pas forcément très éduqué. » Elle cite en exemple la pièce Tawassin, mise en scène par Hafedh Khalifa au 4e art à Tunis ces dernières semaines où le public était composé de « jeunes que l’on peut retrouver sur l’avenue Bourguiba [à Tunis] dans la journée ».

Se pose justement la question du public et des acteurs de la culture. Aux yeux Rim Meddeb, assise les jambes entrelacées, les programmes scolaires n’ont pas autant encouragé la lecture et poussé les jeunes gens à se cultiver qu’à son époque. Noureddine El Ati va jusqu’à penser qu’il « faut recommencer à zéro. Dès les garderies. Cette génération est foutue. » Ce que ne pense évidemment pas Mehdi Lariani qui est persuadé que « les très très jeunes bougent beaucoup plus que ceux qui devraient bouger. »

« Pour les artistes, assurer sa subsistance se fait au détriment de l’art lui-même »

Reste que l’envie de culture est difficile à percevoir. Et que la préoccupation majeure demeure le chômage : « On est tellement focalisés sur le fait de gagner de l’argent qu’on n’a plus le temps pour faire de la musique ou pour avoir une pratique artistique. On veut rentabiliser notre temps », décrypte Mehdi le jeune à propos de sa génération.

Mais pour séduire le public, il faut également des artistes. Emmitouflée dans sa fourrure bordeaux, l’ancienne danseuse Malek Sebai rappelle qu’« à la base, être un artiste ici, c’est gentillet ». «Pour l’ancienne génération, c’est même être un raté », se lamente Rim Meddeb. « C’est toujours le cas », reprend Mehdi Lariani. « Pourtant, les jeunes qui ont des passions réussissent beaucoup mieux scolairement », continue la directrice de l’école School & Arts. « Mais l’art reste quelque chose de parascolaire ici à Tunis, ajoute Wajdi Ghozzi. Aucun jeune ne vient de lui-même. »

Lire la 3e partie : une inégalité structurelle entre Tunis et la province.

Roland RICHARD et Violette SAUVAGE
(avec Pauline JACOT)

Leave a Comment