III. Culture : une inégalité structurelle Tunis / province

Written by on 16 mars 2012 in Sortir, Travailler - No comments

La culture tunisienne, c’est d’abord l’histoire d’une centralisation, due à la politique menée par Ben Ali, quitte à assécher totalement les régions. Mais la province dissidente commence à reprendre des couleurs.

Le Festival de Gabès en mars 2012 (photo CFJ / P.J.)

(Lire la 1e partie : « Un financement désastreux » ; et la 2e : « Ni agenda culturel ni synergie entre associations« )

Hors de la capitale, la vision culturelle des Tunisiens change de manière radicale. Moins de pressions politiques, moins de projets de grande ampleur aussi. Aller en province, c’est quitter cette hyper concentration de la culture, confirmée par le ministre en personne, Mehdi Mabrouk. Selon ses chiffres, 90% des subventions destinées aux associations et aux centres culturels privés sont absorbées par Tunis. Pour lui, « c’est inadmissible de continuer avec cette politique. Les régions ont le droit de recevoir de l’argent public, et le droit de s’exprimer culturellement. »

A Gabès, énergies créatrices et auto organisation

Malgré ces longues décennies de centralisation, en province la culture n’est pas morte pour autant. À Gabès par exemple, les énergies créatrices bouillonnent dans une ambiance qui ressemble de très près à une forme d’autogestion. Le centre culturel organise des dizaines de festivals par an, parfois 24h sur 24. Les jeunes entrent et sortent du centre comme dans leur propre maison, et interpellent le directeur avec familiarité. Même si les financements sont publics, la programmation est entièrement participative. Les jeunes entrent dans le bureau sans frapper pour proposer des projets, des concerts, des activités, et le centre culturel se charge de les financer.

La boule à zéro et le regard doux, Wajdi Ghozzi a également fait de la décentralisation l’objectif principal de l’ANAS. Cette petite structure, qui compte pour l’instant 18 adhérents et 510 fans sur Facebook, veut organiser des actions sociales dans toute la Tunisie. Leur toute première action a eut lieu à l’hôpital pour enfants malades de Gabès. « Nous avons animé un petit atelier pour les enfants avec des danses, des marionnettes, du face-painting, et du dessin. Nous étions là pour faire oublier à ces gosses leurs souffrances pendant un moment », confie Mehdi Lariani.

« Dans certaines maison de la culture,
il n’y a même pas une prise de courant pour brancher les ordinateurs »

Cette action pour les enfants malades porte la marque d’un engagement très fort. Pour la financer, l’association a organisé un concert de musique engagée début février, grâce auquel elle a récolté des fonds. À l’affiche, on y a vu le musicien Bendir Man, connu pour sa critique drôle et acerbe de Ben Ali bien avant la Révolution. C’est à Tunis que le concert a eu lieu pour lever les deniers nécessaires à la tenue de cet atelier artistique dans l’hôpital régional. Une manière pour l’ANAS d’inverser le rapport de domination culturelle entre la capitale et le reste du pays. Mais les fonds récoltés par l’association servent aussi à financer la rénovation des maisons des jeunes et de la culture. « A Tabarkah, quand on est arrivé dans la maison de la culture, elle était vide. Il y avait dans la ville un festival de jazz qui a dû s’arrêter il y a deux ans, faute de financements suffisants », explique Wajdi Ghozzi. Et Mehdi de se désoler que dans certaines de ces maisons, « on ne trouve même pas une prise de courant pour recharger les ordinateurs ».

Le musicien Yasser Jeradi (photo CFJ / P.J.)

L’ANAS organise en ce moment son 1er festival de musique acoustique le 21 mars 2012. La programmation n’a rien d’un prétexte pour cause humanitaire. Pas moins de quatre sessions (pop/rock, blues/country, musique du monde, et jazz), à la salle El Teatro de Tunis, devraient drainer quelques mélomanes. Les fonds récoltés serviront à la Maison de jeunes de Béja, pour acheter le strict nécessaire : instruments de musique, fournitures et un ou deux ordinateurs. Plus tard, il est prévu d’organiser des formations en peinture, des cours de théâtre, de la sculpture, du dessin, de la danse, des stages de techniques de montage photo et vidéo.

« La pratique artistique va donner aux tunisiens la possibilité de réfléchir »

Mehdi veut donner les moyens à la culture d’éclore ailleurs qu’à Tunis, « car cela va donner la possibilité aux tunisiens de réfléchir, grâce à une vraie pratique artistique ». Pour lui, il n’y a pas que l’éducation qui procure « cette réflexion en profondeur qui peut éviter aux gens de voter par défaut aux élections. Comprenons-nous bien, le vote pour Ennahda ne me pose aucun problème, s’empresse de préciser le jeune étudiant, du moment qu’il est réfléchi, et relève d’un choix. Si Ennahdha a gagné les dernières élections, c’est que le choix entre les cent partis de gauche et du centre était trop difficile à faire face à Ennahdha qui avait un projet clair, cohérent et n’avait pas peur d’affirmer qu’il allait rapprocher les gens de Dieu… »

« Les jeunes ont besoin de renforcer leur système immunitaire politique ! »

Un avis que partage l’artiste gabésien Yasser Jeradi : « La culture, ça fait grimper le niveau de sensibilité, et quelque part, ça renforce le système immunitaire politique ! Surtout celui des jeunes, qui en ont grand besoin pour ne pas être manipulés par les partis. » Musicien, cinéaste, artiste plasticien et actif dans plusieurs associations culturelles, Yasser Jeradi est membre de la fédération tunisienne des ciné-clubs. Cette association indépendante, qui diffuse des fictions et des documentaires, a beaucoup souffert de la répression du régime de Ben Ali, mais elle a tenu bon. « La culture c’est vital, on vit pour ça. Vivre, c’est réfléchir, c’est sentir, et sentir c’est voir des films, lire des livres, écouter de la musique. Et l’art est notre seule arme pour permettre aux gens de débattre. Quand on diffuse des films engagés dans les ciné-clubs, on partage nos idées, nos avis. »

C’est cette émulation, cette nouvelle liberté d’expression que les Tunisiens apprennent peu à peu à appréhender et qui rend globalement les acteurs de la culture optimistes. Parfois davantage par nécessité que par conviction : « Il faut être optimiste », lance Wajdi Ghozzi. « On n’a pas le choix, réplique Rim Meddeb. C’est une obligation et ça passera par la culture et l’éducation. » La « crainte des barbus » est dans un coin de la tête de Wajdi mais elle ne l’empêche pas de « garder espoir ». Certes, l’élan de création artistique n’est pas à la hauteur de ce qu’attendait Rim mais elle y croit. Tout comme Mehdi Lariani : « On peut essayer. Je vais essayer de faire bouger les choses avec tous les moyens dont je dispose. Au moins j’aurais essayé. Car il ne faut pas que l’initiative disparaisse. »

Crédits photo CFJ/V.V.

Le discours du ministre n’est pour l’instant qu’une promesse qui demande confirmation : « Le principe du gouvernement, c’est de rassurer les intellectuels et les artistes. Leur dire que l’on va élargir le champ de leur libertés et que l’on va inscrire les droits culturels dans la constitution. »

En ce sens, Malek Sebai affirme qu’elle n’a « aucune visibilité » mais elle reste « confiante ». Elle assure que cette façon d’être inquiète tout en faisant comme si tout allait bien est typiquement tunisien : « Même si les gens sont inquiets, ils continuent de vivre l’instant présent comme si tout allait bien se passer. C’est plus fort que tout. »

Violette SAUVAGE et Roland RICHARD, à Gabès
(avec Pauline JACOT)

Sur le même sujet : « Le corps recouvert » où l’analyse du nu dans la société tunisienne (par Sophia Marchesin).

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