La classe prépa, sésame des bacheliers tunisiens

Written by on 16 mars 2012 in Apprendre - No comments

Louis-le-Grand, Henri IV, Janson de Sailly… Les meilleurs bacheliers tunisiens gagnent automatiquement une place dans une classe préparatoire prestigieuse, à Paris. Une opportunité qu’ils saisissent sans hésiter.

Au lycée pilote de l'Ariana, des tableaux rappellent les notes des meilleurs élèves. (photo CFJ/S.T.)

Dès l’entrée, la réussite des anciens élèves s’affiche sur les murs. Sous leur photo, leur moyenne au bac ressort en caractères gras : 19.75, 19.85, 20… Nous sommes au lycée pilote de l’Ariana, et les terminales semblent motivés et sous pression. Comme Nour et Selma, qui rêvent de devenir ingénieurs. A 18 ans, leur français manque encore de naturel, mais leur objectif est clair: « Essayer d’être parmi les meilleurs et avoir une bourse, comme ma sœur, explique Selma. Elle a fait prépa au lycée Louis-le Grand, et maintenant, elle est aux Etats-Unis ». Même chose pour Nour : « J’aspire à partir en France, faire deux années de classe préparatoire et puis intégrer une grande école, si possible. »

Si rien n’est gagné, Nour et Selma suivent déjà la « voie royale » : dès la fin du collège, elles se sont classées parmi les meilleurs au concours de 9ème, l’équivalent du brevet français, dans le but d’intégrer un lycée pilote, sorte d’établissement d’élite. Le parcours idéal pour décrocher le sésame, la « bourse Excellence-Major », accordée aux soixante premiers au bac. La moitié partent en Allemagne, l’autre en France, qui leur ouvre les portes des classes préparatoires parisiennes, puis, le plus souvent, des écoles d’ingénieur.

Pour y parvenir, elles enchaînent les cours particuliers, comme la plupart de leurs camarades. « Chaque semaine, ils font sept heures de mathématiques, mais je suis sûr qu’ils en font dix heures ailleurs, raconte M. Oueslati, directeur de l’Ariana. C’est beaucoup plus qu’il n’en faut. » Mais pour les élèves comme pour les parents, les prépas françaises sont un passeport pour la réussite, une solution pour ceux qui ne savent pas encore quoi faire. Ceux qui sont partis font figure de modèles. En Tunisie, seule la filière médecine est assez prestigieuse pour retenir les plus brillants élèves du pays.

« Certains sont envoyés en France alors qu’ils n’ont pas le profil ! »

En Tunisie, il existe pourtant des écoles d’ingénieur, avec le même système qu’en France : classes prépas puis concours. « Mais elles sont surtout présentées comme un enfer où les profs ne sont pas forcément compétents et où les résultats ne sont pas garantis », observe Hefdhi Abdennadher, élève à Centrale Paris. « Quand on a du mal à se décider et à choisir, c’est plus rassurant de partir à l’étranger : le prestige apparent des prépas éclipse leur contenu, la réussite est présentée comme garantie et évidente. Ce, alors qu’on ne sait pas trop ce que sont des études d’ingénieur, ou ce qu’on fera en entreprise. » Pour Dali Mankai, chef d’entreprise et ancien centralien, développer les séances d’orientation et informer serait indispensable pour éviter les désillusions : « Certains sont envoyés directement en France alors qu’ils n’ont pas le profil ! Il faut une forte personnalité pour résister et faire ce pour quoi on est fait. »

Retour au lycée de l’Ariana. Pour Nour et Selma, il n’y a pas à tergiverser. Qu’elles aient la bourse ou non, elles partiront en France. « On n’a pas le choix, affirme Selma. L’éducation en Tunisie ne nous permet pas d’avoir le niveau auquel on aspire. » D’ailleurs, Nour s’est déjà inscrite sur admissionpostbac.fr, la plateforme où les lycéens français font leurs vœux d’orientation : « Si je n’ai pas de bourse, j’envisage de faire prépa, soit sur Paris si je suis acceptée, soit à Lyon ou à Toulouse ».

Beaucoup d’enfants de médecins, d’ingénieurs, de professeurs

Il faut dire que dans les lycées pilotes, la plupart des élèves sont issus d’une famille aisée, et le directeur de l’Ariana le reconnaît volontiers : « Il y a quelques exceptions, mais on a beaucoup d’enfants de médecins, d’ingénieurs, de professeurs de l’enseignement supérieur. C’est un peu l’élite sur le plan économique. » Alors, les parents peuvent se permettre des études à l’étranger si la note au bac n’est pas à la hauteur. « Ça permet la réalisation du projet de toute la famille. Quand un père a une clinique, un laboratoire de pharmacie, il préfère que ce soit son fils ou sa fille qui continue le projet, et il est prêt à payer pour les pousser à faire leurs études aux Etats-Unis, en France ou en Allemagne. »

Certains reviendront bien en Tunisie, souvent après plusieurs années passées à l’étranger, pour acquérir une expérience professionnelle solide et internationale. « Mais d’autres commencent à fonder une famille en Europe, et ne reviennent plus que de temps en temps, constate Karim Mekri, ancien élève de l’ENSTA de retour à Tunis depuis la Révolution. « Il y a une sorte de fuite des cerveaux. Ça pose problème pour les entreprises publiques, comme celles qui gèrent le marché du phosphate. Il faut concurrencer le Maroc, mais ceux qui y parviendraient ne veulent pas revenir. Ce n’est pas assez bien payé : mieux vaut travailler dans des entreprises privées françaises. » Selon une étude réalisée par l’ATUGE, une association de tunisiens issus des grandes écoles, de moins en moins de hauts diplômés reviennent au pays après des études à l’étranger. Et le 14 janvier n’y a pas changé grand chose.

Swanny THIEBAUT

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