Le corps recouvert

Written by on 16 mars 2012 in S'étonner, Sortir - Commentaires fermés

Depuis la Révolution, la question du corps dévoilé fait polémique. La récente censure d’une photo de nu dans la presse tunisienne a ravivé les esprits. Dans l’art, le nu a toujours été exposé sans, jusqu’alors, provoquer de débat. Mais tabou, contesté, le regard sur le corps prend de plus en plus un tour politique. 

Othman Taleb, « Un peu de soleil dans l’eau froide », exposé au Teatro, Tunis (photo CFJ/Laurène DAYCARD)

Dans l’atelier de peinture des Beaux Arts de Tunis, une vingtaine d’étudiants s’applique à recopier au fusain une photocopie noir et blanc d’un tableau de Manet, Un bar aux Folies-Bergère. Le sujet principal : une femme vêtue de noir aux formes généreuses, serveuse de bar entourée de bouteilles d’alcool. Les élèves n’ont plus recours aux modèles vivants pour apprendre à dessiner. Encore moins de nus, comme on le voit encore dans les écoles d’art en Europe. Ici on reproduit des bouteilles en verres, des statues de plâtres, des corps habillés de photocopies de tableau. Tout est fait pour éviter le contact du regard à la chair.

 Sarah en première année déplore cette absence dans les ateliers :

Aucune loi n’interdit les modèles nus aux Beaux Arts. Jusque dans les années 1970, des étudiants ou des personnes trouvées dans la rue posaient même sans difficulté pour quelques dinars. Mais très vite, une forme d’autocensure s’est installée entre les élèves, notamment avec l’influence croissante des courants religieux au sein des universités au début des années 1980. Comme le précise le directeur des Beaux Arts, Samir Triki : « Aujourd’hui on n’oserait plus ramener un modèle nu. Dans l’environnement culturel actuel, c’est impossible. »

En effet depuis quelques mois, quand la sujet du corps voilé revient sur le devant de la scène tunisienne, avec par exemple l’affaire du niqab à la Manouba, d’autres polémiques surgissent aujourd’hui sur la question du nu. Le quotidien Ettounsia a été condamné pour avoir publié une photo d’une femme dévêtue, un libraire a reçu des menaces pour avoir exposé en vitrine un livre avec une photo de femmes au bain en couverture. Le nu et le corps semblent être un des terrains où se joue la liberté d’expression dans la presse et chez les acteurs culturels.

Entre provocation et résistance

A quelques rues des Beaux Arts, une exposition « Sex y Art »* au Teatro, rassemble les œuvres d’une quarantaine d’artistes tunisiens sur la place du sexe dans l’art. On ne peut plus à contre courant de la vague de pudibonderie en cours en Tunisie. Nabia, professeur de dessin aux Beaux Arts, y voit une provocation supplémentaire, « inutile »« Rajouter de la provocation à celle des extrémistes n’est pas vraiment bienvenue.»

Dali Belkadhi, « Braderie », exposé au Teatro, à Tunis. (photo CFJ/Laurène DAYCARD)

Pour son organisateur, Mahmoud Chalbi, il ne s’agit pas là d’une provocation, mais « d’une forme de résistance, d’une façon de poser des actes. Moi ce que je cherche avec ce projet, c’est repousser les limites d’expression des artistes, et susciter le débat au sein de la société ».

En Tunisie, les peintres n’ont jamais cessé de représenter des corps de femmes déshabillés. Mais le nu dans l’art a, jusqu’alors, rarement intéressé les politiques : « On ne regarde pas beaucoup du côté artistique, précise Samir Triki, le président des Beaux Arts. L’art est réservé à une élite de connaisseurs, alors qu’une photo de nu dans un journal, ça percute plus de monde.» D’ailleurs « Sex y Art » n’est pas une première. Déjà en 2008 et 2010, Mahmoud Chalbi avait monté cette exposition de photos, installations et tableaux érotiques, mais « jamais vulgaires ! ».

Cette nouvelle édition s’inscrit dans un contexte de réaffirmation identitaire et religieuse. « Les artistes ont plus de craintes à exposer aujourd’hui, confie-t-il. Certains attendaient des salafistes, mais pour l’instant on n’a rien eu. » L’audience de ce type de manifestation reste confiné à un public averti, une élite culturelle déjà conquise  qui connaît les codes subversifs du Teatro.

Par choix tactique, l’exposition n’a pas été annoncée. « Si j’avais fait un appel général, le débat serait parti avant l’expo. Il faut d’abord que les gens viennent voir. »

Même si cette année encore peu de journalistes ont écrit sur ce projet, le vernissage annoncé via Facebook a réuni quelques centaines de personnes : «Une première !, s’exclame Mahmoud Chalbi derrière ces grosses lunettes. Même le ministère de la Culture s’est déplacé, et a acheté trois tableaux… les plus gentils. »

L’initiateur de l’expo n’a subi aucune pression particulière. Mais pour « l’agitateur culturel », comme il aime se définir, une forme de censure indirecte est toujours palpable dans l’art. Pour lui, le vrai problème qui empêche le débat public sur la représentation du nu, c’est ce qu’il appelle l’occultation de l’art par les politiques. « Le fait que la presse soit trop frileuse pour nous suivre par exemple, et qu’on ne touche pas la masse, c’est une technique d’oppression politique pour nous oublier, et occulter notre message. » 

A priori, la représentation du corps semble éloignée des enjeux de la Révolution, dans cette période où doit se redéfinir un projet de société, où tout le monde cherche ses marques.

Jusqu’où l’élite culturelle, jusqu’alors marginalisée et peu visible, poussera-t-elle sa liberté d’expression ? Jusqu’où la morale des conservateurs religieux imposera-t-elle les limites des libertés individuelles dans l’espace public ? En attendant aux Beaux Arts de Tunis, regards et pinceaux sont maintenus à distance des corps de chair, à distance des réactions épidermiques.

*« Sex y Art » du 6 mars au 2 avril au Teatro à Tunis

Sophia MARCHESIN

Omar Bey, « Tunis 1968″, exposé au Teatro, à Tunis.       (photo CFJ/L.D.)

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