Les chrétiens tunisiens en quête de paix

Written by on 16 mars 2012 in Rencontrer, Voter - Commentaires fermés

Ces vingt dernières années, quelques 1 000 Tunisiens se sont convertis au christianisme. Discrets, ils cherchent avant tout à vivre en bonne harmonie avec leurs confrères musulmans (99 % du pays).

Les préparatifs du mariage dans l'église évangélique de Tunis (photo CFJ / P. W.-M.)

Les fidèles dispensent des accolades fraternelles à ceux qui entrent dans l’église, les enfants se poursuivent dans les allées, les adultes s’émerveillent devant les bébés… Ce 10 mars à Tunis est jour de fête pour l’Eglise évangélique de Tunisie. Et pour cause : le premier mariage de l’année entre chrétiens de Tunisie va débuter. L’évènement est rare. Seuls cinq ou six mariages de ce genre sont célébrés chaque année. Une soixantaine de personnes sont présents pour l’occasion.

Le rite est influencé par la culture arabe. Les futurs mariés remontent la travée centrale éclairée à la bougie, foulant une jonchée de pétales vermeils et incarnats. Les gens se lèvent, lancent des youyous et applaudissent à tout rompre. A ces démonstrations de joie fait écho la musique d’un joueur d’oud, ce luth emblématique de la musique arabe. Des pâtisseries et des boissons passent de mains en mains avant même que l’office ne se termine.

Les occasions de se réjouir ne sont pas toujours légions chez les quelque 1 000 chrétiens tunisiens, tous récents convertis puisqu’il n’existe plus de population chrétienne autochtone en Tunisie depuis plusieurs siècles. Infime minorité dans un pays à 99% musulman, ils font en général profil bas.

L’assassinat dimanche dernier du prédicateur musulman Lotfi Kallel par des inconnus à Tunis a encore accru les inquiétudes des chrétiens. Ils craignent un avivement des tensions religieuses. Si la Tunisie est réputée pour sa tolérance, certains salafistes qui se sont invités dans les débats politiques depuis la Révolution ne voient pas d’un bon œil les convertis tunisiens. Or, l’influence de ces tenants d’un islam radical n’est pas négligeable. Le ministère des Affaires religieuses a estimé samedi dernier que sur les 6 000 mosquées de Tunisie, 400 étaient aux mains des salafistes

« Quand je vois une personne, je la vois avec une âme avant de la voir avec une religion. »

Les chrétiens tunisiens sont surtout d’obédience protestante : une centaine dans l’Eglise anglicane, un millier dans l’Eglise évangéliste. Les conversions y sont plus aisées que dans les Eglises orthodoxe ou catholique. Cette dernière a signé un accord avec l’Etat tunisien en 1964 pour continuer à exercer ses activités en Tunisie après le départ des colons français. Elle s’est alors tacitement engagée à ne pas pratiquer de prosélytisme.

Le pasteur William Brown devant son église. (photo CFJ / P. W.-M.)

L’Eglise réformée de Tunisie n’est pas concernée par ce régime. « On ne fait pas de prosélytisme, tient à souligner William Brown. Mais si quelqu’un entre à l’église et demande une Bible en arabe, on lui en donne. D’ailleurs, nous sommes en rupture de stock. L’Evangile, c’est la Bonne nouvelle. Qui n’en voudrait pas ? ». L’Eglise réformée tunisienne ne refuse pas les baptêmes, mais ils ne sont donnés qu’après une longue période de suivi. A charge des pasteurs arabophones de distinguer si la démarche de conversion est sincère. « Des tunisiens ne veulent devenir chrétiens que pour obtenir des visas plus facilement », reconnaît William Brown.

Certains chrétiens tunisiens vivent leur foi en toute tranquillité. C’est le cas de Mohammed Ali Ayada, 27 ans, journaliste à Al Jazeera English. Dans le café où il s’est installé, une amie, Hamna, 24 ans, l’accompagne. Badine, elle plaisante volontiers avec lui. Elle précise qu’elle est musulmane. « Ce n’est pas un problème pour moi qu’il soit chrétien, assure-t-elle. On est des amis proches depuis longtemps. » Ils ont même fait la Révolution ensemble. « Le 14 janvier, on sautait de toits en toits pour échapper à la police. » Un Tunisien qui a entendu la conversation intervient à une table voisine : « La Tunisie, elle est pour tout le monde ! C’est un grand village, clame-t-il. Quand je vois une personne, je la vois avec une âme avant de la voir avec une religion. »

« J’ai perdu mon boulot à cause de ma conversion, en plus de tous mes amis »

Mais les conversions des chrétiens tunisiens ne sont pas toujours aussi bien reçues. La famille du pasteur tunisien Kamal Fatmi, chrétien depuis 1999, l’a banni lorsqu’il leur a annoncé sa conversion. « Tout le monde me détestait dans mon village », se rappelle-t-il. Nejib (nom modifié), qui s’est converti il y a onze ans, affirme que si certains de ses amis ont accepté sa conversion sans problème, d’autres ont été horrifiés. « Beaucoup de Tunisiens acceptent mieux quelqu’un qui leur dit qu’il est alcoolique plutôt que chrétien. » Ils ne sont pas non plus épargnés par la discrimination au travail : « J’ai perdu mon boulot à cause de ma conversion, en plus de tous mes amis », confirme un second. Un autre pasteur tunisien, menacé de mort peu après la Révolution, a dû quitter la Tunisie.

Le pasteur William Brown, américain et responsable du culte de l’Église réformée à Tunis, se défie toutefois des raccourcis faciles : « Il faut se méfier lorsqu’on parle de persécutions religieuses, dit-il. Le pasteur menacé, par exemple, l’a surtout été à cause de son implication politique en dehors de l’Eglise. » Sergio Perez, curé catholique de Tunis, invite à la même prudence. Il évoque l’assassinat du prêtre polonais Marek Rybinski dans une école tunisienne, un mois après la Révolution. « C’était le menuisier de l’école le coupable, et les motifs étaient crapuleux, pas religieux. Il craignait que l’on découvre un trafic qu’il y faisait. »

« Plus de la moitié » des convertis tunisiens le sont devenus à la suite de visions ou de rêves

Fait étonnant, « plus de la moitié » des convertis tunisiens sont devenus chrétiens à la suite de visions ou de rêves mystiques, selon William Brown. Ce sont les fameux « born again », si répandus aux États-Unis. Les autres Tunisiens se sont convertis sous l’impulsion d’amis ou de membres de leur famille chrétiens.

Hamna et son ami Mohamed dans un café du centre de Tunis (photo CFJ / P. W.-M.)

La Révolution n’a pas fondamentalement changé la situation générale des chrétiens tunisiens. Certes, à sa suite, certains n’ont plus craint d’avouer leur foi et de se rendre aux offices. « La moitié des fidèles tunisiens qui viennent le samedi sont nouveaux : ils se sont montrés après la Révolution », souligne Brown. Auparavant, ils célébraient des messes à leur domicile. Mais d’autres sont partis de l’église dans le même temps, craignant l’insécurité ambiante.

Alors que sous le régime Ben Ali, les églises, au même titre que les mosquées, faisait l’objet d’une étroite surveillance (« J’étais toujours sous écoute, assure William Brown. On pouvait même entendre le policier à l’autre bout du fil ! »), il n’est pas certain que cette période soit terminée. « Il y a toujours des espions, dit Brown. Durant le mariage, un fidèle m’a montré une personne, et m’a expliqué que c’était probablement un policier. Il l’avait déjà vu entrer et sortir du ministère de l’Intérieur… »

En dépit de ces incertitudes, les pasteurs se montrent résolument optimistes pour le futur. « De plus en plus de gens ici acceptent les Tunisiens chrétiens », juge le pasteur Fatmi. Le pasteur Brown explique qu’il habite un immeuble dans lequel loge aussi un imam. Il est devenu son ami. « Les gens de la rue trouvent ça super. Ils me disent toujours que ça doit être un immeuble béni ! », rapporte-il. Un symbole fort qui, il l’espère, présage d’un bel avenir.

Pierre WOLF-MANDROUX

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