Salafisme, mode d’emploi

Written by on 16 mars 2012 in Rencontrer, Voter - Commentaires fermés

Rencontre avec un jeune Tunisien se réclamant de la tendance du salafisme majoritaire dans le pays : la mouvance prédicative. Il confie son quotidien et sa vision du monde et de la Tunisie.

Stands de niqabs, tenus par des salafistes, devant la mosquée El Fath. (CFJ/Amélie MOUGEY)

Depuis deux ans, Anouar est salafiste. C’est sur les conseils d’un ami que cet informaticien tunisien de 27 ans a choisi de vivre comme les compagnons de Mahomet au VIIe siècle. La notion de salafisme englobe des réalités variées. La mouvance majoritaire veut agir sur la société par l’exemple et la prédication. D’autres prônent la violence pour instaurer l’Etat islamique.

Anouar, lui, s’inscrit dans une démarche pacifique. Portant la barbe, une calotte, et vêtu d’une djellaba qui s’arrête au-dessus de la cheville (le qamis), il reprend l’apparence du Prophète. Pour lui, religion et vie quotidienne ne font qu’un : « Chaque fois qu’un problème se présente à moi, je consulte le Coran. C’est en quelque sorte un catalogue ou une recette, je n’ai qu’à appliquer ce qui est écrit, sans me torturer l’esprit. »

« Dans le Coran, même aux toilettes il y a des règles : on ne doit pas uriner vers la Mecque »

Pour tout ce qui se présente à l’homme au cours de son existence, Anouar considère que le Prophète a prévu une solution : « Même aux toilettes, il y a des règles : on ne doit pas uriner vers la Mecque. » Selon lui, c’est à la vie de s’adapter à la religion et non l’inverse. Ainsi, il n’hésite pas à sacrifier son travail pour prier à la mi-journée et l’après-midi. « Mon patron est tolérant et ne me pose pas de problèmes. Mais parfois, lorsqu’il y a beaucoup de travail à la boutique, il m’interdit d’aller à la mosquée. Je ne tiens pas compte de ses ordres, j’y vais malgré tout. S’il me vire, je prendrai mes affaires et je partirai. Mahomet viendra à mon secours et je retrouverai un emploi. »

« Le pouvoir corrompt les gens, la politique est contraire à l’islam »

Pour Anouar, le salafisme n’est qu’une « piste », un chemin vers un islam authentique. Il refuse de voir ce courant religieux comme une organisation structurée et ne reconnaît donc aucun chef spirituel : « Mahomet refuse que l’on fasse des distinctions entre les individus, que l’on établisse une hiérarchie. Le salafisme est un courant horizontal. » De la même manière, il méprise la politique, qu’il assimile à un « grand jeu » et ne vote pas : « Le pouvoir corrompt les gens, les politiciens sont plein de vices, je pense que la politique est contraire à l’islam. »

Néanmoins, il est plutôt bienveillant à l’égard d’Ennahdha et du gouvernement actuel : « Ce sont des collègues. Ils vont dans le sens de la tolérance envers les musulmans. C’est un gouvernement qui respecte ma foi et qui me laisse porter la barbe. Sous Ben Ali, la police pouvait t’arrêter si des agents te voyaient faire la prière durant la journée. Cette époque est terminée. »

Ni drapeau ni manifestation

Avant la Révolution, Anouar était en effet contraint de se raser la barbe et de ne pas s’afficher publiquement comme salafiste. « Pour autant, le salafisme n’implique pas de manifester ou de faire du bruit dans la rue. » Anouar est catégorique : on ne doit pas sortir de chez soi pour crier sa foi. La place du croyant est à l’intérieur, au domicile : « Ceux que les médias appellent communément salafistes, ceux qui bloquent la Manouba (l’université des Lettres de Tunis, ndlr) et remplacent le drapeau tunisien par un drapeau noir, ne sont pas de vrais salafistes, ce sont des djihadistes. Des jeunes, entre 16 et 25 ans, qui ne connaissent rien au Coran. Ils n’ont aucun savoir religieux et donnent une mauvaise image de l’islam car ils sont parfois violents et intolérants. Ils sont minoritaires mais font du bruit. »

Lorsqu’il croise ces jeunes dans les rues de Tunis, il n’hésite d’ailleurs pas à se moquer joyeusement d’eux en les appelant « Taktouk », mot dérivé de « Takfir », fréquemment employé par les djihadistes pour déchoir du statut de musulman celui qui commettrait ne serait-ce qu’une seule faute. « En les appelant Taktouk pour rire, je raille leur intransigeance et leur intolérance. On ne peut pas dire qu’une personne n’appartient plus à la communauté musulmane pour tout et n’importe quoi. Ces djihadistes ne sont pas ouverts d’esprit, je ne me reconnais pas dans leur pratique extrémiste de l’islam. »

« Treize grandes familles juives contrôlent le monde »

Son ouverture d’esprit, Anouar dit la devoir à sa culture personnelle : « Je regarde beaucoup de documentaires, je m’intéresse à toutes les cultures, à tous les peuples. Et surtout, je n’allume jamais la télévision, il n’y a que des mensonges. » Sa vision du monde est tirée essentiellement d’une série, « The Arrivals » (Les Arrivées) : en cinquante épisodes sont exposées des preuves du Nouvel ordre mondial et de la puissance des Francs-maçons : « Cette série montre bien comment treize grandes familles juives contrôlent le monde et tirent les ficelles de toute la politique internationale. La télévision vend des faits mais il y a une autre réalité derrière : Sarkozy a envoyé des avions en Libye pour sauver le peuple, mais pourquoi ne fait-il rien pour les Syriens ? On ne nous parle jamais des vrais intérêts des grandes puissances… »

« Ben Laden, c’est peut-être une construction des Américains pour diaboliser les musulmans ? »

La théorie du complot se retrouve fréquemment dans son discours, notamment lorsqu’il s’agit d’évoquer Ben Laden, dont on vend quelques DVD aux abords de la mosquée El Fath, dans le centre-ville de Tunis, où Anouar se rend chaque jour : « Je ne sais pas s’il a existé ni s’il a fait des attentats, je ne sais même pas quel est son vrai visage. Ben Laden, c’est peut-être une construction des Américains pour diaboliser les musulmans ? Après tout, en Afghanistan, il a bien été armé et financé par Washington… Dans les pays arabes, il est reconnu comme une figure de lutte contre la politique des Etats-Unis, c’est pour ça que vous pouvez trouver des DVD de lui. Mais c’est vrai que c’est une figure qui peut faire autant de bien que de mal à l’image des musulmans. S’il a vraiment tué des innocents, ce n’est pas un vrai croyant. Je ne reconnais pas le Ben Laden terroriste, car l’islam ne doit pas être associé à la violence. »

Anouar enchaîne les vérités coraniques et les élucubrations personnelles. Avec en fil rouge la volonté d’écarter toute idée de dangerosité des salafistes : « Notre Prophète a prôné l’amitié entre tous les individus. Je respecte les catholiques, les juifs, les non-croyants… Je pratique ma religion dans mon coin et je ne demande rien à personne. » Pour justifier ses propos, il prend en exemple l’endroit où nous sommes, un café populaire du centre-ville : « Ici, il y a des femmes en jupe, nous cohabitons. Chacun vit comme il veut et je n’oblige aucun individu à devenir salafiste. Si des gens sont intéressés par ma foi, je n’ai que la parole pour les convaincre… »

Ismaël MEREGHETTI

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