Ennahdha et UGTT à fleurets mouchetés

Written by on 22 mars 2012 in Voter - Commentaires fermés

Officiellement, le parti au pouvoir travaille main dans la main avec la principale centrale syndicale du pays. Mais, dans l’ombre, chacun manœuvre contre l’autre pour étendre son influence sur la Tunisie.

Houcine Abassi (à g.) et Rached Ghannouchi, les leaders des deux plus grandes forces du pays (photo DR)

10 mars 2012, au siège de l’UGTT, place Mohamed-Ali à Tunis. Le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, est en visite quand on lui remet un tableau le montrant en sit-in au siège de la centrale syndicale, au début des années 1990. Cet échange d’amabilités symbolise du processus d’apaisement actuellement en cours entre les deux forces. La rencontre réconciliatrice du leader d’Ennahdha et du secrétaire général de l’UGTT, Houcine Abassi, n’est pourtant qu’apparence. Si le communiqué final évoque, dans une langue de bois parfaite, un « dialogue constructif » et une « recherche de solutions », cette tentative de réconciliation sous tend des enjeux complexes.

Il y a une semaine à peine, les deux principales forces du pays étaient en conflit ouvert. Tout est parti de la grève des agents municipaux au sein de plusieurs grandes villes tunisiennes. Des grèves déclenchées par l’UGTT et ses alliés pour faire pression sur le gouvernement d’Hamadi Jebali. La centrale syndicale entendait par cette action porter avec force ses revendications après l’échec du premier round de négociations. Elle veut notamment l’application des accords passés avec le gouvernement provisoire et une revalorisation des salaires.

Attaques et intimidation

Ces actions d’ampleur ont donné lieux à des représailles, à Sousse notamment. Des ordures ont été déversées devant les locaux de l’UGTT dans plusieurs villes et les locaux de l’union locale de Feriana ont été incendiés. Ces incidents ont provoqué un tollé général au sein des partis de gauche. Conscients de l’atteinte à leur image de parti « aux mains propres », Ennahdha a démenti être impliqué dans cette tentative d’intimidation. Pourtant, c’est bien le parti islamiste qui a le contrôle de la gestion des ordures dans les villes tunisiennes.

Ces attaques sont à rapprocher de la campagne de dénigrement que subit actuellement la centrale syndicale, notamment sur les réseaux sociaux. Ennahdha proclame fréquemment que les revendications politiques de l’UGTT sont le fait de manipulations émanant de partis de gauche, qui voudraient utiliser le levier syndical pour fragiliser le gouvernement. Selon Mohamed Chemli, directeur du bureau d’Ennahdha pour la région de Sousse, « certains partis, qui n’acceptent pas la victoire d’Ennahdha aux élections du 23 octobre, attaquent le gouvernement à travers les revendication syndicales. Il ajoute que « les liens entre certains cadres de l’UGTT et des formations de gauche sont établis ».

Ahmed Chaker, ancien militant de l’UGET (syndicat étudiant, gauche), dénonce l’intox : « Les gens pensent que l’UGTT agit contre la volonté du peuple puisque le peuple a élu Ennahdha. En vérité, tout cela est orchestré par Ennahdha. Sur le terrain, il y a des gens qui croient vraiment en cette version. »

L’effet escompté par Ennahdha et donc est bien là, le crédit du syndicat auprès des travailleurs se trouvant entaché d’une soi disante soumission aux partis politique.

Lutte d’influence

Le 25 février, le Premier ministre Hamadi Jebali a accusé certains hommes d’affaires Soussiens d’avoir financé l’acheminement par bus de miliciens du RCD (le parti de Ben Ali) vers Tunis, pour soutenir les manifestations organisées par l’UGTT. Propos récusés par la centrale syndicale et l’UTICA, le syndicat patronal, également victime de cette campagne, a fini par se solidariser avec l’UGTT. Travailleurs et patrons main dans la main contre le gouvernement, au point de former un front social ? En tout cas, l’UGTT se sent la force, en tant que syndicat historique et ultra-majoritaire de défier le gouvernement. Leur objectif ? Influencer l’élaboration du modèle de développement de la Tunisie. Ennahdha est en effet un mouvement libéral classé au centre droit. Son programme économique et social est par conséquent inadapté selon l’UGTT, classé à gauche, voire à l’extrême gauche. En cette période de crise économique, le gouvernement est handicapé par la situation sociale explosive. Et ce, d’autant plus que la centrale syndicale peut bloquer le pays en un éclair. Le 25 février, l’UGTT a organisé une grande manifestation à Tunis qui a rassemblé entre 10 000 et 12 000 personnes. Si celle-ci a été dispersée dans la violence, elle prouve néanmoins que l’UGTT est capable de faire pression sur le gouvernement.

L’influence de la centrale syndicale semble contrarier les projets d’Ennahdha. Fort de sa victoire écrasante lors des élections du 23 octobre, le parti islamiste entend profiter de cette légitimité populaire pour reconstruire une Tunisie post Ben Ali selon leur modèle économique, idéologique et social. Il leur faut pour cela atténuer le pouvoir du syndicat en fragilisant son emprise sur les masses.  Cela passe par la création de « cellules professionnelles », qui doivent peu à peu voir le jour au sein des entreprises du pays. Ces cellules doivent tacitement relayer l’idéologie du parti au sein du monde professionnel, et à terme devenir une force syndicale d’opposition à l’UGTT. Une sorte de noyautage des entreprises qui nourrirait les desseins politiques du gouvernement.

Sur un autre plan, l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET) est un opposant farouche à la politique gouvernementale, et, bien que simple syndicat étudiant, possède une visibilité médiatique gênante pour Ennahdha. D’obédience socialiste voire marxiste, l’UGET est proche de l’UGTT. Les deux syndicats partagent les mêmes revendications et font régulièrement front commun contre les mesures socio-économiques du pouvoir.

Récemment, l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE) a été refondée, après que Ben Ali l’eut dissoute en 1991, et se positionne en opposant de l’UGET. Bien que ses statuts stipulent une indépendance totale à l’égard des partis politiques, elle est accusée par l’UGET d’être inféodée, de manière informelle, au mouvement Ennahdha. L’UGTE a notamment affronté les étudiants de l’UGET lors de « l’affaire de la Manouba », soutenant les revendications des salafistes (mais condamnant les actes de violence). De nombreux membres de l’UGTE sont par ailleurs membres du « parti de la renaissance », et soutiennent la politique du gouvernement.
C’est par ce biais qu’Ennahdha entendrait créer une force d’opposition à l’échelle estudiantine, et viserait ainsi à réduire l’influence des forces de gauche et d’extrême gauche dans le pays.

Les extrêmes entrent dans le jeu

Ces manœuvres s’accompagnent d’un discours parfois très violent des deux organisations l’une à l’égard de l’autre. Derrière le discours officiel tenu par les dirigeants, chacun accuse mutuellement l’autre de ne pas avoir « nettoyé » sa structure des cadres du RCD. Les reproches fusent également sur la complaisance à l’égard des extrêmes de chacun. Le gouvernement dénonce l’alliance de l’UGTT avec des marxistes, agitateurs qui n’auraient pour seul but que de renverser le pouvoir en place. L’UGTT quant à lui reproche à Ennahdha une trop grande tolérance envers les revendications des salafistes, que ce soit lors de l’affaire de la Manouba ou des nombreuses manifestations que ceux-ci organisent. M. Mtaoua critique cette attitude, estimant que « Le gouvernement est trop tolérant, il doit prendre ses responsabilités. Ils ferment les yeux lorsque les salafistes passent à l’action, voilà le véritable problème. »

Une proximité assumée par les cadres du parti : « Ces gens là (les salafistes), on les respecte en tant que Tunisiens, on les respecte aussi en tant que tendance, comme toutes les tendances en Tunisie » résume M. Chemli.

Les deux principales forces du pays, unies contre la dictature Ben Aliste, affichent désormais sans complexe leurs divergences de fond sur le plan politique. Plus qu’une opposition sur la place de l’Islam en politique, les discordances fondamentales se situent sur leur conception de la politique économique et sociale qui permettra au pays de se reconstruire.

Julien MUCCHIELLI et Maxime POPOV

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