Ismail et l’hôtel fantôme

Written by on 25 mars 2012 in Rencontrer, Travailler - No comments

Ismail Omrane a construit un hôtel en plein milieu d’un désert touristique. Il se bat seul contre une administration encore marquée par le « système Ben Ali ».

Construit en 2009, l'hôtel d'Ismail peut accueillir 36 personnes. Mais il n'a accueilli que quelques dizaines de personnes depuis deux ans. (photo CFJ / C.-H.G.)

Ismail a écrit à tout le monde. Au gouverneur de Sfax, au président de l’Assemblée constituante, au ministre du Tourisme… et même à Nicolas Sarkozy. Lunettes sur le nez et chechia sur la tête, il montre fièrement ses lettres, soigneusement classées dans des pochettes cartonnées. « Je n’ai eu que des réponses négatives ! Personne ne nous aide », regrette-t-il.

En ouvrant un hôtel à Ellouza, à une quarantaine de kilomètres de Sfax, Ismail était loin de se douter qu’il rencontrerait autant de difficultés. « Après des années à Tunis, j’ai voulu revenir dans mon village natal, l’aider à se développer, créer des emplois en en faisant un site touristiqueMaintenant, je suis étranglé par les dettes. »

En deux ans, l’hôtel n’a accueilli que quelques dizaines de personnes. Ce n’est pourtant pas à cause de la concurrence. El Kahena est le seul hôtel à des kilomètres à la ronde. Mais les longues plages, les oliviers et le petit port de pêche d’Ellouza ne suffisent pas à attirer les visiteurs. Car il n’y a pas d’infrastructures dans cette zone rurale et déshéritée. A Ellouza, pas de restaurants ni de boutiques de souvenirs. Des camionnettes équipées de bancs sommaires à l’arrière font office de transport public.

 « Je n’ai pas voulu verser de bakchich »

Ismaïl et son épouse Sonya ont investi toutes leurs économies dans ce projet. Rien n’a été laissé au hasard : chambres tout confort, climatisation, accès Internet, décoration traditionnelle et cuisine familiale. La mer n’est qu’à quelques mètres de l’hôtel et la vue est paradisiaque. Ismail accuse les autorités tunisiennes de lui mettre des bâtons dans les roues. « Cela fait des années que je me bats. Pour obtenir un simple titre de propriété, j’ai dû attendre vingt-et-un ans ! Tout cela parce que je n’ai pas voulu verser de bakchich ! »

Pour le propriétaire d’El Kahena, la chute de Ben Ali n’a rien changé : « Le système est toujours le même.  Si cela continue, je vais être obligé de fermer mon hôtel. » Ismail doit 4 000 dinars (2 000 euros) par mois aux banques pour rembourser son emprunt. A 20 dinars (10 euros) la nuit pour une personne en haute saison, il n’est pas au bout de ses peines.«Le gouvernement tunisien ne fait rien, l’Europe ne fait rien, s’emporte Ismail. La France dit qu’elle veut aider la Tunisie, mais c’est faux. Au lieu d’encourager l’investissement, on fait tout pour empêcher cette région de se développer. »

Invalide à 70 % à cause de graves problèmes de dos, Ismail est fatigué mais continue de se battre. Il est intarissable sur les aberrations de l’administration, la corruption et les promesses non tenues. « Je n’abandonnerai pas, je suis tenace ! »

Sa voix résonne dans le réfectoire vide. Loin, bien loin des usines à touristes que sont Djerba et Hammamet.

Perrine MASSY, à Ellouza

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