Acholla, la ville romaine, disparaît une seconde fois

Written by on 26 mars 2012 in S'étonner, Sortir - 5 Comments

L’un des plus beaux sites archéologiques d’Afrique, l’une des six grandes villes de la Méditerranée antique, est aujourd’hui une zone en friche où paissent les moutons et rouillent de vieux bidons d’essence. Quelques habitants se mobilisent pour sauver Acholla…

Abandonné par les pouvoirs politiques successifs, le site archéologique d'Acholla est l'ombre de ce qu'il était au milieu du XXe siècle. (photo CFJ / C.-H.G.)

Face à la mer, à quarante cinq kilomètres au nord de la ville de Sfax, une dizaine d’embases de villas antiques affrontent l’oubli de la population et l’indifférence des autorités. Au sol, d’innombrables tessons de poterie, des bouts de corniches, des milliers de fragments de marbre italien. À sa découverte en 1948, Acholla était considéré par les mosaïstes comme le plus riche site archéologique d’Afrique.

Officiellement, ces 120 hectares de plaine sont protégés par un programme de l’Institut national d’archéologie tunisien. Mais voilà quatre mois que la responsable scientifique du lieu est partie en retraite, sans avoir été remplacée. Quant à la «Maison de fouilles», un petit abri censé protéger les chercheurs pendant leurs travaux, elle a subi une tempête en 2010 et n’a jamais été remplacée.

L'entrée du site. (photo CFJ / C.-H.G.)

«Cet endroit n’a jamais eu sa chance», se lamente Moktasser Mahlouf, la cinquantaine, gardien du lieu. L’absence d’une route carrossable et de logements font d’Acholla un site isolé, même pour les scientifiques aguerris. « Le seul accès aux vestiges, c’est une piste agricole impraticable six mois par an. Les chercheurs ne viennent plus. Il n’y a rien ici, aucune infrastructure, c’est le désert », regrette Moktasser.

Au sol des villas et au milieu de l’ancienne place publique, il ne reste que quelques grands rectangles de sable blanc, traces des mosaïques romaines du IIe siècle après J.-C. découvertes ici. Tout, ou presque, est parti au Musée national du Bardo de Tunis, et au Musée archéologique de Sfax, la deuxième ville du pays.

Les mosaïques ont presque toutes été transférées dans les grands musées du pays, ou pillées. Leur trace reste nettement visible. (photo CFJ / C.-H.G.)

Abdelwaheb Mokni est un homme amer. Natif de la région, maître de conférence à l’université et historien local, il fustige « cette aberration, cette folie de la centralisation vers Sfax qui fait qu’on remplit les grands musées et qu’on prive la province de toutes ses ressources patrimoniales ». «Les commissaires d’expositions ont beau jeu, ensuite, de parler d’une soi-disante « civilisation sfaxienne » », ajoute l’historien en lâchant des mains un tesson de poterie ramassé au hasard.

Rien ne semble pouvoir arrêter la disparition d’Acholla. Ni les lois sur la protection du littoral, ni la réglementation des sites archéologiques n’empêchent les habitants de Botria, le village tout proche, de venir semer leur blé et leur orge au pied des anciennes villas romaines. Au problème culturel et politique, s’ajoute un problème économique et foncier. « Les familles pauvres ont pris possession du lieu et exploitent la terre sans titre de propriété », explique Abdelwaheb Mokni.

Cultivée, labourée, la terre d’Acholla se transforme en désastre archéologique. Dans un rapport de 2009, l’Unesco pointait déjà du doigt « l’état de conservation inégal des vestiges archéologiques » tunisiens et citait Acholla parmi les sites « délaissés pour ne pas dire complètement oubliés ».

Dans l'amphithéâtre romain, les détritus s'amoncèlent. (photo CFJ / C.-H.G.)

Tous n’ont pourtant pas oublié Acholla. Youssef Ben Abdeljelil, 56 ans, est né à Botria et travaille comme historien à l’université d’Anvers, en Belgique. Il a créé en février dernier une « Association pour Développement du village de Botria Acholla » et appelle « les jeunes du village à se mobiliser pour combattre l’injustice dont est frappé leur village ».

«Quand j’avais dix ans, aime-t-il rappeler, les vestiges étaient encore intacts. Aujourd’hui, Acholla est réduite à zéro. Les multiples vols ont fait de cette merveille une pauvreté archéologique de grande envergure. Quel désastre. Et quelle connerie. » L’historien-géographe propose « d’installer une équipe permanente de chercheurs, un petit musée, avec quelques boutiques d’artisanat pour aider la région, surtout pendant l’été ». Il se dit même « prêt à offrir [sa] maison située à 500 mètres du site pour la transformer en musée régional ». Mais, depuis la Belgique, Youssef peine à mobiliser.

Les paysans sèment du blé, de l'orge et font paître leurs troupeaux sur des terrains officiellement protégés. (photo CFJ / C.-H.G.)

Même les récents pillages n’ont pas soulevé l’indignation des locaux, habitués selon lui « à la discrétion et à la méfiance ». Un peu plus téméraire, le gardien raconte qu’il y a quelques mois encore, « une voiture est venue à 23 H, avec une plaque d’immatriculation étrangère. Les occupants ont donné une fausse identité, se faisant passer pour la direction de la sûreté. Ils ont tenté de piller le site mais je les ai surpris ». Le chemin accidenté qui mène à Acholla a, au moins, l’avantage de retarder les pillards…

Base de colonne, près de l'ancien forum romain. (photo CFJ / C.-H.G.)

Au moment de passer la mince clôture barbelée qui enclôt le site archéologique, l’historien Abdelwaheb Mokni lâche un secret. Des scientifiques ont découvert, début mars, une nouvelle mosaïque romaine, dans un champ situé à 4 km d’Acholla. « Elle fait neuf mètres de long et représente la flore et la faune d’une manière totalement inconnue jusqu’à présent. Elle est incroyable. » Mais il refuse d’en dire plus. « Acholla nous a servi de leçon. »

Charles-Henry GROULT, à Acholla 

5 Comments on "Acholla, la ville romaine, disparaît une seconde fois"

  1. hafedh said 1 avril 2012 à 8 h 07 min · Répondre

    jaimerai retrouve la ville comme elle etait avent il faut aide acholla

  2. riadh 6 avril 2012 à 18 h 52 min · Répondre

    le tunisien des 23 ans de ben ali que je suis ne savait même pas que cette ville vestige existait

  3. BEN ABDELJELIL Youssef 17 avril 2012 à 12 h 03 min · Répondre

    Bonjour,

    Merci Mr. Charles-Henry Groult pour cet article qui m’a fait vibrer le coeur. Merci de mettre Botria Acholla encore une fois sur la carte mondiale. Comme vous le savez mieux que moi, Acholla une des grands ports commerciaux de la période du II-IV siècle av.J.C ést détruite pour la deuxième fois. La faute à qui ? A ses citoyens, aux politiques des 50 ans passés ? Je préfère dire que leur responsabilité est de 30% contre 70% pour les politiques inégalitaires qui ont été appliquées au niveau régional tunisien. Beaucoup ne savent même pas que la thalasso a été développée pour la première fois (si l’on en croit certains écrits) à Acholla. Aujourd’hui ce n’est plus une ruine, le village n’est qu’un petit résidu des ruines des années soixante.

    Merci encore mille fois.

    A un prochain article

  4. Hédi Kamoun 14 mai 2012 à 4 h 14 min · Répondre

    À part la négligence des politique vis à vis du village de Boutria, c’est encore plus une négligence de l’histoire qu’on est entrain de voir. La ville d’Acholla est importante historiquement, à son époque c’était peu être la deuxième ville de la Tunisie après Carthage

    Conclusion: Nos politiques sont ce qu’il y a de plus con dans l’histoire du pays

  5. Hédi Kamoun 14 mai 2012 à 4 h 26 min · Répondre

    Le plus difficile a été fait c’est à dire la localisation de la ville, et voilà que bêtement le site est pillé et négligé.
    C’est équerrant, tu as raison monsieur Abdelwaheb Mokni.
    J’aimerais te contacter Monsieur Abdelwaheb Mokni, mon email est hedi_kamoun@hotmail.com, je crois que je peux t’aider. N’hésite pas à me contacter.

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