Les femmes de Redeyef luttent pour leur dignité

Written by on 29 mars 2012 in Rencontrer, Voter - No comments

Dans le bassin minier de Gafsa, les femmes aussi manifestent et luttent. Elles ont fondé une association pour que soient reconnus  comme martyrs de la Révolution ceux qui sont morts avant Mohammed Bouazizi, notamment au cours de la révolte de 2008, qu’elles considèrent comme la vraie révolution tunisienne. Focus sur ce combat politique mené de front, à Redeyef, par 9 femmes debout.

La mère d'un martyr de la révolution du bassin minier dans une manifestation en 2010.

« La vraie révolution a commencé ici, en 2008, et pas le 14 janvier 2011. Les vrais problèmes sont sociaux et économiques. Les vrais objectifs de la Révolution n’ont pas abouti, nous n’avons eu ni la dignité ni la démocratie ni la liberté. Et ce ne sont pas ces partis politiques au pouvoir – qui ne font que se battre entre eux – qui règleront le problème. » Les neuf femmes de l’association « La Mère des martyrs » défendent la continuité entre les révoltes de 2008 et le soulèvement contre Ben Ali, fin 2010 début 2011. Une continuité contestée par le parti au pouvoir, Ennahdha, pour qui la Révolution commence le 17 décembre 2010 (avec le suicide de Bouazizi) et s’arrête le 14 Janvier 2011 (avec la fuite du dictateur).

L'artiste Zahra, venue exposer ses oeuvres pour soutenir les femmes de l'association.

Meryem fait partie de l’association des femmes de Redeyef depuis la première heure. Cette association est une exception dans le bassin minier de Gafsa. Même si le sourire de Meryem est éclatant et sa voix douce, sous son hijab elle se montre très ferme concernant le combat qu’elle mène avec ses camarades : « Nous nous battons pour que les jeunes qui sont morts depuis le soulèvement de 2008, dans le bassin minier, soient enfin reconnus comme des martyrs de la Révolution », explique-t-elle posément. Et, pour l’instant, c’est une fin de non-recevoir qu’elles ont reçue de la part du gouvernement.

« Je suis fière d’être une femme de Redeyef ! »

« En Tunisie, les femmes n’osent plus tellement sortir, à cause des pressions exercées par Ennahdha. Ici dans le bassin, ce n’est pas le cas. Les femmes ont fait des choses que les autres n’ont pas faites. Je suis fière d’être une femme de Redeyef ! » Il est vrai que ces femmes ont très tôt mené des combats par elles-mêmes, contrairement aux autres villes de la réfion, où elles sont peu présentes sur le plan politique. « Quand les policiers ont arrêté nos frères, nos maris et nos fils, des femmes de tous les âges sont sorties dans la rue pendant trois jours, les 8, 9 et 10 avril 2008. A Redeyef, elles ont fait leur révolution, et les hommes ont été libérés ce jour-là », raconte Meriem. Régulièrement elles participent aux sit-in, font la grève de la faim avec les hommes, manifestent avec eux. Désormais, elles ont leurs propres comptes Facebook et se réunissent dans leur local personnel, pour parler de leurs futures actions politiques.

«Si vous êtes mort avant Bouazizi ou après le départ de Ben Ali, vous n’êtes pas un martyr !»

« Notre première revendication, ce sont les jeunes qui ont donné leur sang et ne sont pas reconnus comme des martyrs », explique Meriem. Les martyrs officiels ont été tués entre le 17 décembre et le 14 Janvier. « Avant ou après, vous n’êtes pas un martyr, vous n’êtes rien ! », confirme une autre femme de l’association avec colère.

Soumaya, membre active de l’association.

Ce sont pourtant trois jeunes hommes qui sont morts dans le bassin minier. «Au mois de janvier, la CPG (Compagnie générale des Phosphates de Gafsa)a publié les résultats du concours de recrutement, qui étaient truqués. Les jeunes sont descendus dans la rue, parce qu’ils voulaient refaire le concours». Ils ont clamé haut et fort leur droit au travail dans cette compagnie, seul employeur de la région.

« La CPG marche avec un système bureaucratique corrompu, les fils de cadres ou de syndicalistes avaient des places réservées. Ils les ont parfois revendus à des gens qui n’habitaient même pas le bassin minier, alors que chez nos jeunes il y a un taux de chômage de 50%. » Jusqu’en juin, les manifs des jeunes chômeurs sont violemment réprimées, des familles brutalisées, des biens privés saccagés. Ceux qui sont arrêtés sont torturés. Mais la police ne tire pas sur la foule.

13 000 policiers pour 26 000 habitants

Meryem, présidente de l’association.

Le 6 juin 2008, l’une d’entre elles tourne mal. Un jeune homme, Hafnaoui Maghzaoui, est abattu par un policier « sur les ordres du maire de la ville Rabeh Jabdelli, nous avons toutes les preuves ! » confirment en chœur les femmes de l’association. A partir là, la situation se durcit à Redeyef, et deux autres jeunes hommes perdront la vie dans des affrontements avec les forces de l’ordre. Dans cette ville de 26 000 habitants, l’Etat déploie 13 000 policiers dès le mois de janvier, alors que « la situation était plutôt calme, comparée à d’autres dans le bassin minier, où il y eu des destructions du matériel de la mine et des pillages. A Redeyef, les jeunes n’ont rien cassé, ils étaient bien encadrés par le syndicat. » confirme Adnen Haji, leader syndical historique du conflit et très respecté par les femmes de l’association, qui l’appellent « M. Haji ».

Est-ce pour l’argent que ces femmes se battent ? La question est légitime, puisque les familles des hommes tombés sous les balles des snipers de Ben Ali ont touché jusqu’à 40 000 Dt. A cette question, Meryem sourit de lassitude. « Les mères des martyrs ne veulent pas de l’argent, et pourtant les gens sont pauvres ici. C’est une question symbolique. Nous voulons que chacun sache que les mères des martyrs ont versé le sang pour une révolution qui n’est pas finie. »

Violette SAUVAGE, à Redeyef

 

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