Medinapart http://www.medinapart.com Les étudiants journalistes du CFJ sont en Tunisie Tue, 01 Jul 2014 14:51:15 +0000 en hourly 1 http://wordpress.org/?v=3.2.1 La révolution et moi… Lakhdar Souid, journaliste, acteur et commerçant http://www.medinapart.com/2012/03/29/la-revolution-et-moi-lakhdar-souid-journaliste-architecte-acteur-et-commercant/ http://www.medinapart.com/2012/03/29/la-revolution-et-moi-lakhdar-souid-journaliste-architecte-acteur-et-commercant/#comments Thu, 29 Mar 2012 15:47:31 +0000 Ulysse Mathieu http://www.medinapart.com/?p=3531 A Gafsa, où il vit, tout le monde le connaît. La Révolution lui a redonné le droit d’écrire. Mais, pour sa région, rien n’a changé.

Ulysse MATHIEU, à Gafsa ]]> http://www.medinapart.com/2012/03/29/la-revolution-et-moi-lakhdar-souid-journaliste-architecte-acteur-et-commercant/feed/ 0 Les femmes de Redeyef luttent pour leur dignité http://www.medinapart.com/2012/03/29/les-femmes-de-redeyef-luttent-pour-leur-dignite-2/ http://www.medinapart.com/2012/03/29/les-femmes-de-redeyef-luttent-pour-leur-dignite-2/#comments Thu, 29 Mar 2012 13:44:52 +0000 violette.sauvage http://www.medinapart.com/?p=4202 Dans le bassin minier de Gafsa, les femmes aussi manifestent et luttent. Elles ont fondé une association pour que soient reconnus  comme martyrs de la Révolution ceux qui sont morts avant Mohammed Bouazizi, notamment au cours de la révolte de 2008, qu’elles considèrent comme la vraie révolution tunisienne. Focus sur ce combat politique mené de front, à Redeyef, par 9 femmes debout.

La mère d'un martyr de la révolution du bassin minier dans une manifestation en 2010.

« La vraie révolution a commencé ici, en 2008, et pas le 14 janvier 2011. Les vrais problèmes sont sociaux et économiques. Les vrais objectifs de la Révolution n’ont pas abouti, nous n’avons eu ni la dignité ni la démocratie ni la liberté. Et ce ne sont pas ces partis politiques au pouvoir – qui ne font que se battre entre eux – qui règleront le problème. » Les neuf femmes de l’association « La Mère des martyrs » défendent la continuité entre les révoltes de 2008 et le soulèvement contre Ben Ali, fin 2010 début 2011. Une continuité contestée par le parti au pouvoir, Ennahdha, pour qui la Révolution commence le 17 décembre 2010 (avec le suicide de Bouazizi) et s’arrête le 14 Janvier 2011 (avec la fuite du dictateur).

L'artiste Zahra, venue exposer ses oeuvres pour soutenir les femmes de l'association.

Meryem fait partie de l’association des femmes de Redeyef depuis la première heure. Cette association est une exception dans le bassin minier de Gafsa. Même si le sourire de Meryem est éclatant et sa voix douce, sous son hijab elle se montre très ferme concernant le combat qu’elle mène avec ses camarades : « Nous nous battons pour que les jeunes qui sont morts depuis le soulèvement de 2008, dans le bassin minier, soient enfin reconnus comme des martyrs de la Révolution », explique-t-elle posément. Et, pour l’instant, c’est une fin de non-recevoir qu’elles ont reçue de la part du gouvernement.

« Je suis fière d’être une femme de Redeyef ! »

« En Tunisie, les femmes n’osent plus tellement sortir, à cause des pressions exercées par Ennahdha. Ici dans le bassin, ce n’est pas le cas. Les femmes ont fait des choses que les autres n’ont pas faites. Je suis fière d’être une femme de Redeyef ! » Il est vrai que ces femmes ont très tôt mené des combats par elles-mêmes, contrairement aux autres villes de la réfion, où elles sont peu présentes sur le plan politique. « Quand les policiers ont arrêté nos frères, nos maris et nos fils, des femmes de tous les âges sont sorties dans la rue pendant trois jours, les 8, 9 et 10 avril 2008. A Redeyef, elles ont fait leur révolution, et les hommes ont été libérés ce jour-là », raconte Meriem. Régulièrement elles participent aux sit-in, font la grève de la faim avec les hommes, manifestent avec eux. Désormais, elles ont leurs propres comptes Facebook et se réunissent dans leur local personnel, pour parler de leurs futures actions politiques.

«Si vous êtes mort avant Bouazizi ou après le départ de Ben Ali, vous n’êtes pas un martyr !»

« Notre première revendication, ce sont les jeunes qui ont donné leur sang et ne sont pas reconnus comme des martyrs », explique Meriem. Les martyrs officiels ont été tués entre le 17 décembre et le 14 Janvier. « Avant ou après, vous n’êtes pas un martyr, vous n’êtes rien ! », confirme une autre femme de l’association avec colère.

Soumaya, membre active de l’association.

Ce sont pourtant trois jeunes hommes qui sont morts dans le bassin minier. «Au mois de janvier, la CPG (Compagnie générale des Phosphates de Gafsa)a publié les résultats du concours de recrutement, qui étaient truqués. Les jeunes sont descendus dans la rue, parce qu’ils voulaient refaire le concours». Ils ont clamé haut et fort leur droit au travail dans cette compagnie, seul employeur de la région.

« La CPG marche avec un système bureaucratique corrompu, les fils de cadres ou de syndicalistes avaient des places réservées. Ils les ont parfois revendus à des gens qui n’habitaient même pas le bassin minier, alors que chez nos jeunes il y a un taux de chômage de 50%. » Jusqu’en juin, les manifs des jeunes chômeurs sont violemment réprimées, des familles brutalisées, des biens privés saccagés. Ceux qui sont arrêtés sont torturés. Mais la police ne tire pas sur la foule.

13 000 policiers pour 26 000 habitants

Meryem, présidente de l’association.

Le 6 juin 2008, l’une d’entre elles tourne mal. Un jeune homme, Hafnaoui Maghzaoui, est abattu par un policier « sur les ordres du maire de la ville Rabeh Jabdelli, nous avons toutes les preuves ! » confirment en chœur les femmes de l’association. A partir là, la situation se durcit à Redeyef, et deux autres jeunes hommes perdront la vie dans des affrontements avec les forces de l’ordre. Dans cette ville de 26 000 habitants, l’Etat déploie 13 000 policiers dès le mois de janvier, alors que « la situation était plutôt calme, comparée à d’autres dans le bassin minier, où il y eu des destructions du matériel de la mine et des pillages. A Redeyef, les jeunes n’ont rien cassé, ils étaient bien encadrés par le syndicat. » confirme Adnen Haji, leader syndical historique du conflit et très respecté par les femmes de l’association, qui l’appellent « M. Haji ».

Est-ce pour l’argent que ces femmes se battent ? La question est légitime, puisque les familles des hommes tombés sous les balles des snipers de Ben Ali ont touché jusqu’à 40 000 Dt. A cette question, Meryem sourit de lassitude. « Les mères des martyrs ne veulent pas de l’argent, et pourtant les gens sont pauvres ici. C’est une question symbolique. Nous voulons que chacun sache que les mères des martyrs ont versé le sang pour une révolution qui n’est pas finie. »

Violette SAUVAGE, à Redeyef

 

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Acholla, la ville romaine, disparaît une seconde fois http://www.medinapart.com/2012/03/26/acholla/ http://www.medinapart.com/2012/03/26/acholla/#comments Mon, 26 Mar 2012 12:29:19 +0000 Charles-Henry Groult http://www.medinapart.com/?p=4014 L’un des plus beaux sites archéologiques d’Afrique, l’une des six grandes villes de la Méditerranée antique, est aujourd’hui une zone en friche où paissent les moutons et rouillent de vieux bidons d’essence. Quelques habitants se mobilisent pour sauver Acholla…

Abandonné par les pouvoirs politiques successifs, le site archéologique d'Acholla est l'ombre de ce qu'il était au milieu du XXe siècle. (photo CFJ / C.-H.G.)

Face à la mer, à quarante cinq kilomètres au nord de la ville de Sfax, une dizaine d’embases de villas antiques affrontent l’oubli de la population et l’indifférence des autorités. Au sol, d’innombrables tessons de poterie, des bouts de corniches, des milliers de fragments de marbre italien. À sa découverte en 1948, Acholla était considéré par les mosaïstes comme le plus riche site archéologique d’Afrique.

Officiellement, ces 120 hectares de plaine sont protégés par un programme de l’Institut national d’archéologie tunisien. Mais voilà quatre mois que la responsable scientifique du lieu est partie en retraite, sans avoir été remplacée. Quant à la «Maison de fouilles», un petit abri censé protéger les chercheurs pendant leurs travaux, elle a subi une tempête en 2010 et n’a jamais été remplacée.

L'entrée du site. (photo CFJ / C.-H.G.)

«Cet endroit n’a jamais eu sa chance», se lamente Moktasser Mahlouf, la cinquantaine, gardien du lieu. L’absence d’une route carrossable et de logements font d’Acholla un site isolé, même pour les scientifiques aguerris. « Le seul accès aux vestiges, c’est une piste agricole impraticable six mois par an. Les chercheurs ne viennent plus. Il n’y a rien ici, aucune infrastructure, c’est le désert », regrette Moktasser.

Au sol des villas et au milieu de l’ancienne place publique, il ne reste que quelques grands rectangles de sable blanc, traces des mosaïques romaines du IIe siècle après J.-C. découvertes ici. Tout, ou presque, est parti au Musée national du Bardo de Tunis, et au Musée archéologique de Sfax, la deuxième ville du pays.

Les mosaïques ont presque toutes été transférées dans les grands musées du pays, ou pillées. Leur trace reste nettement visible. (photo CFJ / C.-H.G.)

Abdelwaheb Mokni est un homme amer. Natif de la région, maître de conférence à l’université et historien local, il fustige « cette aberration, cette folie de la centralisation vers Sfax qui fait qu’on remplit les grands musées et qu’on prive la province de toutes ses ressources patrimoniales ». «Les commissaires d’expositions ont beau jeu, ensuite, de parler d’une soi-disante « civilisation sfaxienne » », ajoute l’historien en lâchant des mains un tesson de poterie ramassé au hasard.

Rien ne semble pouvoir arrêter la disparition d’Acholla. Ni les lois sur la protection du littoral, ni la réglementation des sites archéologiques n’empêchent les habitants de Botria, le village tout proche, de venir semer leur blé et leur orge au pied des anciennes villas romaines. Au problème culturel et politique, s’ajoute un problème économique et foncier. « Les familles pauvres ont pris possession du lieu et exploitent la terre sans titre de propriété », explique Abdelwaheb Mokni.

Cultivée, labourée, la terre d’Acholla se transforme en désastre archéologique. Dans un rapport de 2009, l’Unesco pointait déjà du doigt « l’état de conservation inégal des vestiges archéologiques » tunisiens et citait Acholla parmi les sites « délaissés pour ne pas dire complètement oubliés ».

Dans l'amphithéâtre romain, les détritus s'amoncèlent. (photo CFJ / C.-H.G.)

Tous n’ont pourtant pas oublié Acholla. Youssef Ben Abdeljelil, 56 ans, est né à Botria et travaille comme historien à l’université d’Anvers, en Belgique. Il a créé en février dernier une « Association pour Développement du village de Botria Acholla » et appelle « les jeunes du village à se mobiliser pour combattre l’injustice dont est frappé leur village ».

«Quand j’avais dix ans, aime-t-il rappeler, les vestiges étaient encore intacts. Aujourd’hui, Acholla est réduite à zéro. Les multiples vols ont fait de cette merveille une pauvreté archéologique de grande envergure. Quel désastre. Et quelle connerie. » L’historien-géographe propose « d’installer une équipe permanente de chercheurs, un petit musée, avec quelques boutiques d’artisanat pour aider la région, surtout pendant l’été ». Il se dit même « prêt à offrir [sa] maison située à 500 mètres du site pour la transformer en musée régional ». Mais, depuis la Belgique, Youssef peine à mobiliser.

Les paysans sèment du blé, de l'orge et font paître leurs troupeaux sur des terrains officiellement protégés. (photo CFJ / C.-H.G.)

Même les récents pillages n’ont pas soulevé l’indignation des locaux, habitués selon lui « à la discrétion et à la méfiance ». Un peu plus téméraire, le gardien raconte qu’il y a quelques mois encore, « une voiture est venue à 23 H, avec une plaque d’immatriculation étrangère. Les occupants ont donné une fausse identité, se faisant passer pour la direction de la sûreté. Ils ont tenté de piller le site mais je les ai surpris ». Le chemin accidenté qui mène à Acholla a, au moins, l’avantage de retarder les pillards…

Base de colonne, près de l'ancien forum romain. (photo CFJ / C.-H.G.)

Au moment de passer la mince clôture barbelée qui enclôt le site archéologique, l’historien Abdelwaheb Mokni lâche un secret. Des scientifiques ont découvert, début mars, une nouvelle mosaïque romaine, dans un champ situé à 4 km d’Acholla. « Elle fait neuf mètres de long et représente la flore et la faune d’une manière totalement inconnue jusqu’à présent. Elle est incroyable. » Mais il refuse d’en dire plus. « Acholla nous a servi de leçon. »

Charles-Henry GROULT, à Acholla 

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La Tunisie profonde délaisse ses jeunes http://www.medinapart.com/2012/03/26/en-province-la-route-est-encore-longue-pour-les-jeunes-tunisiens/ http://www.medinapart.com/2012/03/26/en-province-la-route-est-encore-longue-pour-les-jeunes-tunisiens/#comments Mon, 26 Mar 2012 08:56:43 +0000 Romain Jeanticou http://www.medinapart.com/?p=4067 Les dépenses d’investissement dans l’éducation tunisienne s’élèvent depuis plusieurs années à 7 % du PIB. Mais, hors des grandes villes, une fois le cursus scolaire terminé, les jeunes Tunisiens déchantent vite : l’ennui défigure des campagnes minées par le chômage. Reportage dans la région de Sfax.

Sortie de classe à Jebeniana. (Photo CFJ/R.J.)

Le goûter est à peine englouti que la sonnerie aux allures d’alarme incendie met déjà fin à la récréation. Les 120 élèves de l’école primaire de Jberna, petit village à 40 kilomètres au nord de Sfax, courent immédiatement se mettre en rang, les garçons d’un côté et les filles de l’autre, devant leur salle de classe.

Tous ou presque sont issus de familles pauvres. « Les parents sont agriculteurs ou pêcheurs, mais surtout chômeurs », explique Amine, le plus jeune des quatre instituteurs. « La plupart de ces enfants ne sont jamais sortis du village. Ils n’ont même jamais vu la ville de Jebeniana, qui est à seulement huit kilomètres. » Économiquement, la Révolution n’a encore rien changé pour les enfants des villages comme Jberna. Le niveau des élèves, qui étudient le français conjointement à l’arabe dès l’école primaire, stagne souvent par manque de moyens des parents, dans l’incapacité de leur fournir de bonnes conditions de travail à la maison.

Fin de la récréation à l'école primaire de Jberna. (Photo CFJ/C.-H.G.)

Quelques kilomètres plus loin, dans l’établissement Cité Jardins de Jebeniana, règne une autre atmosphère. En salle informatique, les élèves de première année d’enseignement préparatoire (équivalent du collège) s’appliquent à mettre en forme un texte en français, deux jeunes par ordinateur. Ici, les problèmes sont d’ordre politique. « Avant la Révolution, le gouvernement s’intéressait plus aux établissements privés car ils sont faits pour les riches, commente le nouveau directeur du collège, M. Salem. Aujourd’hui, on essaie d’apporter des salles d’informatique ou des laboratoires aux établissements populaires, faits pour les pauvres. » M. Salem est à la tête de Cité Jardins depuis la chute de Ben Ali. Au moment des évènements de décembre 2010, les élèves ont participé aux manifestations dans Jebeniana, malgré l’interdiction posée par l’ancien directeur, membre du RCD. « Notre syndicat, l’UGTT, est parvenu à expulser l’ancien directeur lors du vide administratif créé par la Révolution », précise Mohamed Zaatour, professeur d’arabe. Le directeur a quitté l’établissement quand Ben Ali a quitté le pays. « Avant, le poste de directeur était un poste politique. Il décidait tout seul et rapportait tout à la police. On a dit  »Dégage ! » à tous ces gens-là. »

« Le plus important, c’est de ne pas faire rentrer la politique à l’intérieur de l’école »

L’héritage laissé aux nouveaux directeurs de tels établissements et à leurs équipes de professeurs est lourd : peu d’équipements, peu d’infrastructures et des conditions de travail difficiles. « On essaie de changer un peu l’état des écoles pour notre pays, poursuit M. Salem. Nous faisons des demandes pour augmenter la taille des classes, améliorer les transports et apporter un maximum de matériel. La bibliothèque, par exemple. Auparavant, des livres y étaient imposés, d’autres interdits, les enfants n’y allaient jamais. » Le plus important pour le nouveau directeur, c’est de ne pas faire rentrer la politique à l’intérieur de l’école. « Depuis des dizaines d’années, l’UGTT demande à ce que le directeur soit hors des partis. Aujourd’hui, les professeurs peuvent travailler sans intervention extérieure, les enfants peuvent venir leur parler et proposer des choses. On organise aussi des rencontres avec les parents, ce qui est nouveau. Nous essayons de les responsabiliser tous ensemble et d’en faire de futurs citoyens. » Bien sûr, tout n’a pas changé en un an. C’est le cas des programmes scolaires. Les établissements travaillent encore avec les contenus de l’époque Ben Ali, mais le syndicat des professeurs travaille avec le ministère de l’Éducation pour les modifier. « Il faut du temps pour changer la Tunisie, soupire M. Zaatour. Pour le moment, les islamistes ne peuvent pas modifier le système et les contenus. Ils essaieront bien sûr, mais nous résisterons. » L’initiation islamique reste cependant une des quatorze matières enseignées dans les collèges.

Dans la Maison des Jeunes d'Ellouza. (Photo CFJ/R.J.)

Les jours où il n’y a pas cours, on se retrouve à la Maison des Jeunes. À Ellouza, petit village de pêcheurs à 15 minutes de Jebeniana, le bâtiment multicolore accueille des jeunes « de 6 à 28 ans ». Oisilla, 19 ans, est diplômée en anglais des affaires. Elle cherche un emploi depuis qu’elle a quitté l’université. « Ici, il n’y a pas de travail. Beaucoup de jeunes sont au chômage une fois leurs études terminées. Alors, je passe le temps ici avec mes amies. » La Maison propose des activités artistiques et sportives : les filles se consacrent à la peinture et à la poterie, alors que les garçons font du ping-pong ou du karaté dans la salle à côté. « On ne se mélange pas. L’amitié garçon-fille n’existe pas, explique Hejer, 20 ans. Mais ça ne me dérange pas. » Tous ont un portable et un profil Facebook, même si nombreux sont ceux qui n’ont pas Internet chez eux. Ils se connectent sur les ordinateurs de la Maison des Jeunes et discutent en ligne, ou écoutent leurs chanteurs arabes préférés sur MaghrebSpace, site de musique en ligne. Les garçons sortent au café, les filles jamais. À 17 heures, chacun rentre chez soi. Oisilla porte le hijab, voile traditionnel, et se rend à la mosquée tous les vendredis. « Ici à Ellouza, il y a beaucoup d’islamistes. À la mosquée, on trouve aussi des salafistes. » Elle se dit « très contente » du nouveau gouvernement. À la question « Aimez-vous vivre ici ? », elle est la seule à répondre « oui ». Dehors, dans les rues du village, les jeunes sans travail errent sur leur mobylette ou tuent le temps en écoutant la musique crachée par leur téléphone portable, adossés aux murs couverts de tags. Sur tous les visages, la même lassitude que la veille, et certainement la même que le lendemain.

Romain JEANTICOU, à Jebeniana

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C’est quoi être Tunisien ? http://www.medinapart.com/2012/03/26/c%e2%80%99est-quoi-etre-tunisien/ http://www.medinapart.com/2012/03/26/c%e2%80%99est-quoi-etre-tunisien/#comments Mon, 26 Mar 2012 08:46:31 +0000 ramihicham http://www.medinapart.com/?p=3918  

 

 

Wadi Nhiri est un artiste, plasticien, touche à tout, que nous avons rencontré en pleine introspection. 

 

Sa révolution a commencé en assistant à une « mascarade ». Le 13 janvier 2011, le jour de la dernière intervention télévisée de l’ex-président Ben Ali, il assiste médusé à une ronde de voitures de location autour d’un rond-point, près de chez lui. Les fenêtres grandes ouvertes, il entend des youyous et des slogans pro-Ben Ali. « Je me suis demandé, à ce moment-là, ce qui était réel et ce qui ne l’était pas », se souvient-il. Il apprend plus tard que cet événement avait été organisé par la police et les proches de l’ancien dictateur. De la Révolution, il tirera l‘envie de questionner constamment la réalité de son pays.

Artiste, plasticien, touche à tout, Wadi Nhiri se questionne sur l’identité de son pays, en mouvement constant. Il confesse : « Avant je parlais 70% français et 30% arabe, depuis la Révolution c’est l’inverse. » Un acte de fierté et d’affirmation de soi.

Avec Mouna Jmal, son amie photographe, ils imaginent une série de portraits d’archétypes de la société tunisienne. Les images du politicien, du bandit, de l’étudiant des Beaux-Arts, du cousin de Sfax ou du salafiste se juxtaposent sur une immense fresque, créant une sorte de puzzle, de « mosaïque » de la société tunisienne. Au milieu, se trouve un miroir posé là comme une question. Et vous qui êtes vous ?
En mai, le projet participera au Festival Dream city, à Sfax, organisé par deux chorégraphes tunisiens, Sofiene et Salma Ouissi. Wadi veut provoquer et, lorsqu’il évoque la forme de diffusion du projet, plusieurs idées lui viennent à l’esprit : une fausse campagne électorale ? Des installations plus intimes ? L’artiste n’en dira pas plus. En tout cas, on peut déjà retrouver le projet sur Facebook. Ce sont des « couples improbables », qui posent devant l’objectif. Le salafiste côtoie la femme chic des beaux quartiers, l’étudiant des Beaux-Arts, la femme en niqab. L’amour comme lien social.

Lorsqu’on lui demande qu’est-ce qu’être Tunisien ? Il répond : « Pour moi, être Tunisien, c’est vouloir faire partie de cette société multiple, avoir sa place, l’affirmer. Mais sans empêcher l’autre d’exprimer son point de vue. » Tout simplement.

Hicham RAMI

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Ismail et l’hôtel fantôme http://www.medinapart.com/2012/03/25/ismail-et-lhotel-fantome/ http://www.medinapart.com/2012/03/25/ismail-et-lhotel-fantome/#comments Sun, 25 Mar 2012 19:41:15 +0000 pmassy http://www.medinapart.com/?p=4035 Ismail Omrane a construit un hôtel en plein milieu d’un désert touristique. Il se bat seul contre une administration encore marquée par le « système Ben Ali ».

Construit en 2009, l'hôtel d'Ismail peut accueillir 36 personnes. Mais il n'a accueilli que quelques dizaines de personnes depuis deux ans. (photo CFJ / C.-H.G.)

Ismail a écrit à tout le monde. Au gouverneur de Sfax, au président de l’Assemblée constituante, au ministre du Tourisme… et même à Nicolas Sarkozy. Lunettes sur le nez et chechia sur la tête, il montre fièrement ses lettres, soigneusement classées dans des pochettes cartonnées. « Je n’ai eu que des réponses négatives ! Personne ne nous aide », regrette-t-il.

En ouvrant un hôtel à Ellouza, à une quarantaine de kilomètres de Sfax, Ismail était loin de se douter qu’il rencontrerait autant de difficultés. « Après des années à Tunis, j’ai voulu revenir dans mon village natal, l’aider à se développer, créer des emplois en en faisant un site touristiqueMaintenant, je suis étranglé par les dettes. »

En deux ans, l’hôtel n’a accueilli que quelques dizaines de personnes. Ce n’est pourtant pas à cause de la concurrence. El Kahena est le seul hôtel à des kilomètres à la ronde. Mais les longues plages, les oliviers et le petit port de pêche d’Ellouza ne suffisent pas à attirer les visiteurs. Car il n’y a pas d’infrastructures dans cette zone rurale et déshéritée. A Ellouza, pas de restaurants ni de boutiques de souvenirs. Des camionnettes équipées de bancs sommaires à l’arrière font office de transport public.

 « Je n’ai pas voulu verser de bakchich »

Ismaïl et son épouse Sonya ont investi toutes leurs économies dans ce projet. Rien n’a été laissé au hasard : chambres tout confort, climatisation, accès Internet, décoration traditionnelle et cuisine familiale. La mer n’est qu’à quelques mètres de l’hôtel et la vue est paradisiaque. Ismail accuse les autorités tunisiennes de lui mettre des bâtons dans les roues. « Cela fait des années que je me bats. Pour obtenir un simple titre de propriété, j’ai dû attendre vingt-et-un ans ! Tout cela parce que je n’ai pas voulu verser de bakchich ! »

Pour le propriétaire d’El Kahena, la chute de Ben Ali n’a rien changé : « Le système est toujours le même.  Si cela continue, je vais être obligé de fermer mon hôtel. » Ismail doit 4 000 dinars (2 000 euros) par mois aux banques pour rembourser son emprunt. A 20 dinars (10 euros) la nuit pour une personne en haute saison, il n’est pas au bout de ses peines.«Le gouvernement tunisien ne fait rien, l’Europe ne fait rien, s’emporte Ismail. La France dit qu’elle veut aider la Tunisie, mais c’est faux. Au lieu d’encourager l’investissement, on fait tout pour empêcher cette région de se développer. »

Invalide à 70 % à cause de graves problèmes de dos, Ismail est fatigué mais continue de se battre. Il est intarissable sur les aberrations de l’administration, la corruption et les promesses non tenues. « Je n’abandonnerai pas, je suis tenace ! »

Sa voix résonne dans le réfectoire vide. Loin, bien loin des usines à touristes que sont Djerba et Hammamet.

Perrine MASSY, à Ellouza

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« On cherchait tous un moyen de se suicider » http://www.medinapart.com/2012/03/22/%c2%ab-on-cherchait-tous-un-moyen-de-se-suicider-%c2%bb/ http://www.medinapart.com/2012/03/22/%c2%ab-on-cherchait-tous-un-moyen-de-se-suicider-%c2%bb/#comments Thu, 22 Mar 2012 12:23:37 +0000 margueritelefebvre http://www.medinapart.com/?p=3764 Au moment où doit se tenir, après plusieurs reports, le procès en appel de l’affaire Barraket Essahel – premier procès pour torture depuis la fin du régime Ben Ali – le commandant Sami Kourda, une des victimes, sort un livre de souvenirs (*) et nous reçoit chez lui à La Marsa. Pour témoigner.

 

Les faits remontent à 1991. Le ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel, annonce lors d’une conférence de presse que certains militaires gradés, proches du parti islamique Ennahdha, seraient en train de préparer un coup d’Etat contre le chef de l’Etat, Zine el-Abidine Ben Ali. Les conspirateurs se réuniraient à Barraket Essahel, un hameau proche de la ville d’Hammamet. Dès lors, tout s’enchaîne : les militaires sont arrêtés et torturés pour dénoncer leurs collègues ; un complot mené par le régime se met en place pour purger l’armée tunisienne…

Le commandant Sami Kourda a été mis à la retraite forcée à la suite d'un conseil de discipline, en 1992. (Photo CFJ / M.L.)

« M. Kourda, quande la Révolution et le départ de Ben Ali ont permis d’ouvrir un procès sur l’affaire Barraket Essahel, ce fut un soulagement pour vous ?

Oui, on attendait cela. On revient de très loin. Avant, on ne pouvait pas imaginer traduire devant la Justice l’ancien ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel, ni le chef de la Sûreté d’Etat, Mohamed Ganzoui. Cela va nous permettre de tourner la page. Mais, au-delà des militaires, il y a des milliers de civils qui déposent plainte actuellement et qui réclament des comptes à Kallel. Cette histoire est loin d’être terminée.

Y a-t-il des envies de revanche ?

Les sentiments sont assez différents sur ce sujet. Certains voudraient tourner la page de manière très pacifique, un peu sur l’exemple de l’Afrique du Sud avec Nelson Mandela. Ils souhaitent instaurer en Tunisie des commissions « Vérité et Réconciliation ». D’autres veulent que ce procès soit mené à son terme et qu’il y ait des condamnations. Seule cette issue pourra leur permettre de tourner la page.

Revenons sur votre histoire : lors de votre arrestation, en 1991, un climat de crainte régnait sur la Tunisie de Ben Ali ?

Oui, l’incendie des locaux du Rassemblement Constitutionnel Démocratique, dans le centre de Tunis, a donné le la au régime pour lancer une période d’éradication. Ces purges ont touché toute la population, toutes les catégories sociales. Toutes les familles tunisiennes ont été touchées, de près ou de loin. Les islamistes et les militaires étaient la cible principale de Ben Ali. C’est pour cela qu’il a créé de toutes pièces cette histoire de complot. Cet homme est fourbe, malicieux, cynique et sadique.

C’est sur ses ordres que vous avez été torturé, au ministère de l’Intérieur, pour révéler des noms de militaires ayant participé au soi-disant complot de Barraket Essahel ?

Ben Ali avait donné les ordres d’arrêter toutes les personnes citées. C’était infernal. Les tortionnaires faisaient du zèle pour avoir toujours plus de noms. Sous la torture, on ne se maîtrise plus, on est réifié. Les militaires ont donc commencé à se dénoncer mutuellement, à inventer des noms de collègues pour échapper à quelques souffrances.

« Des cris et des hurlements tout autour de nous »

Pendant ces jours de torture, à quoi pense-t-on ?

A mourir. On cherchait tous un moyen de se suicider car survivre était devenu inacceptable. Je me suis souvenu de Jean Moulin qui s’était défenestré pour ne pas subir d’autres épisodes de torture, j’ai voulu faire pareil. La religion bannit le suicide mais, ici, la situation était « dantesque ». On entendait des cris et des hurlements tout autour de nous, c’était trop difficile.

Vous avez, vous-même, dénoncé certains de vos collègues, mais vous souhaitez être entendu par le ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel…

Je suis allé avouer au ministre que tous les noms que j’avais pu citer depuis mon arrestation n’étaient que pure invention. Un scénario créé sous la torture. Après ce rendez-vous, ils ont suspendu toutes les arrestations et ont arrêté la torture systématique. Pour ma part, j’ai été transféré dans un centre de transition, avant que le juge d’instruction  ne me mette en dépôt pendant 18 mois. Pour moi, c’était un miracle. J’ai pu commencer à respirer de nouveau.

Quelle vie menez-vous depuis que vous êtes sorti de prison ?

J’ai été placé en retraite forcée à 40 ans, en 1992 lors de mon conseil de discipline. Et depuis, je vis grâce aux livres. J’ai essayé de travailler mais personne ne m’acceptait. Les gens n’avaient pas intérêt à me faire travailler, à attirer l’attention du régime. C’était difficile. Mes plus proches amis m’évitaient et je les évitais pour ne pas les déranger.

« Ma femme a découvert mon histoire à travers ce livre »

A qui avez-vous raconté votre témoignage avant d’écrire ce livre ?

A personne ! Au lendemain de ma libération, j’ai enregistré mon témoignage sur des cassettes pour ne pas oublier. Mais je n’en ai parlé à personne, c’était inracontable. C’est sur une demande insistante de mes amis que j’ai écrit ce témoignage. Il m’a fallu 20 ans. J’ai écrasé mon orgueil et je me suis mis à tout raconter, en évitant les termes les plus crus. Ma femme a découvert mon histoire à travers ce livre.

Aviez-vous l’espoir que ce livre soit un jour édité ?

Non. J’ai commencé à l’écrire en 2010. En 2011, même le 13 janvier (veille de la Révolution), personne n’imaginait que Ben Ali allait partir. C’était un livre pour ma famille, pour mes amis. Un témoignage. Depuis la chute du régime, je suis allé voir des éditeurs et mon livre est enfin sorti. Aujourd’hui, je suis le seul à avoir fait cela. »

Propos recueillis par Marguerite LEFEBVRE

(*) Le « complot » de Barraket Essahel, Chronique d’un calvaire, par Sami Kourda chez Sud Editions, 2011

]]> http://www.medinapart.com/2012/03/22/%c2%ab-on-cherchait-tous-un-moyen-de-se-suicider-%c2%bb/feed/ 0 Ennahdha et UGTT à fleurets mouchetés http://www.medinapart.com/2012/03/22/ennahdha-et-ugtt-a-fleurets-mouchetes/ http://www.medinapart.com/2012/03/22/ennahdha-et-ugtt-a-fleurets-mouchetes/#comments Thu, 22 Mar 2012 10:25:44 +0000 julienmucchielli http://www.medinapart.com/?p=3602 Officiellement, le parti au pouvoir travaille main dans la main avec la principale centrale syndicale du pays. Mais, dans l’ombre, chacun manœuvre contre l’autre pour étendre son influence sur la Tunisie.

Houcine Abassi (à g.) et Rached Ghannouchi, les leaders des deux plus grandes forces du pays (photo DR)

10 mars 2012, au siège de l’UGTT, place Mohamed-Ali à Tunis. Le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, est en visite quand on lui remet un tableau le montrant en sit-in au siège de la centrale syndicale, au début des années 1990. Cet échange d’amabilités symbolise du processus d’apaisement actuellement en cours entre les deux forces. La rencontre réconciliatrice du leader d’Ennahdha et du secrétaire général de l’UGTT, Houcine Abassi, n’est pourtant qu’apparence. Si le communiqué final évoque, dans une langue de bois parfaite, un « dialogue constructif » et une « recherche de solutions », cette tentative de réconciliation sous tend des enjeux complexes.

Il y a une semaine à peine, les deux principales forces du pays étaient en conflit ouvert. Tout est parti de la grève des agents municipaux au sein de plusieurs grandes villes tunisiennes. Des grèves déclenchées par l’UGTT et ses alliés pour faire pression sur le gouvernement d’Hamadi Jebali. La centrale syndicale entendait par cette action porter avec force ses revendications après l’échec du premier round de négociations. Elle veut notamment l’application des accords passés avec le gouvernement provisoire et une revalorisation des salaires.

Attaques et intimidation

Ces actions d’ampleur ont donné lieux à des représailles, à Sousse notamment. Des ordures ont été déversées devant les locaux de l’UGTT dans plusieurs villes et les locaux de l’union locale de Feriana ont été incendiés. Ces incidents ont provoqué un tollé général au sein des partis de gauche. Conscients de l’atteinte à leur image de parti « aux mains propres », Ennahdha a démenti être impliqué dans cette tentative d’intimidation. Pourtant, c’est bien le parti islamiste qui a le contrôle de la gestion des ordures dans les villes tunisiennes.

Ces attaques sont à rapprocher de la campagne de dénigrement que subit actuellement la centrale syndicale, notamment sur les réseaux sociaux. Ennahdha proclame fréquemment que les revendications politiques de l’UGTT sont le fait de manipulations émanant de partis de gauche, qui voudraient utiliser le levier syndical pour fragiliser le gouvernement. Selon Mohamed Chemli, directeur du bureau d’Ennahdha pour la région de Sousse, « certains partis, qui n’acceptent pas la victoire d’Ennahdha aux élections du 23 octobre, attaquent le gouvernement à travers les revendication syndicales. Il ajoute que « les liens entre certains cadres de l’UGTT et des formations de gauche sont établis ».

Ahmed Chaker, ancien militant de l’UGET (syndicat étudiant, gauche), dénonce l’intox : « Les gens pensent que l’UGTT agit contre la volonté du peuple puisque le peuple a élu Ennahdha. En vérité, tout cela est orchestré par Ennahdha. Sur le terrain, il y a des gens qui croient vraiment en cette version. »

L’effet escompté par Ennahdha et donc est bien là, le crédit du syndicat auprès des travailleurs se trouvant entaché d’une soi disante soumission aux partis politique.

Lutte d’influence

Le 25 février, le Premier ministre Hamadi Jebali a accusé certains hommes d’affaires Soussiens d’avoir financé l’acheminement par bus de miliciens du RCD (le parti de Ben Ali) vers Tunis, pour soutenir les manifestations organisées par l’UGTT. Propos récusés par la centrale syndicale et l’UTICA, le syndicat patronal, également victime de cette campagne, a fini par se solidariser avec l’UGTT. Travailleurs et patrons main dans la main contre le gouvernement, au point de former un front social ? En tout cas, l’UGTT se sent la force, en tant que syndicat historique et ultra-majoritaire de défier le gouvernement. Leur objectif ? Influencer l’élaboration du modèle de développement de la Tunisie. Ennahdha est en effet un mouvement libéral classé au centre droit. Son programme économique et social est par conséquent inadapté selon l’UGTT, classé à gauche, voire à l’extrême gauche. En cette période de crise économique, le gouvernement est handicapé par la situation sociale explosive. Et ce, d’autant plus que la centrale syndicale peut bloquer le pays en un éclair. Le 25 février, l’UGTT a organisé une grande manifestation à Tunis qui a rassemblé entre 10 000 et 12 000 personnes. Si celle-ci a été dispersée dans la violence, elle prouve néanmoins que l’UGTT est capable de faire pression sur le gouvernement.

L’influence de la centrale syndicale semble contrarier les projets d’Ennahdha. Fort de sa victoire écrasante lors des élections du 23 octobre, le parti islamiste entend profiter de cette légitimité populaire pour reconstruire une Tunisie post Ben Ali selon leur modèle économique, idéologique et social. Il leur faut pour cela atténuer le pouvoir du syndicat en fragilisant son emprise sur les masses.  Cela passe par la création de « cellules professionnelles », qui doivent peu à peu voir le jour au sein des entreprises du pays. Ces cellules doivent tacitement relayer l’idéologie du parti au sein du monde professionnel, et à terme devenir une force syndicale d’opposition à l’UGTT. Une sorte de noyautage des entreprises qui nourrirait les desseins politiques du gouvernement.

Sur un autre plan, l’Union générale des étudiants tunisiens (UGET) est un opposant farouche à la politique gouvernementale, et, bien que simple syndicat étudiant, possède une visibilité médiatique gênante pour Ennahdha. D’obédience socialiste voire marxiste, l’UGET est proche de l’UGTT. Les deux syndicats partagent les mêmes revendications et font régulièrement front commun contre les mesures socio-économiques du pouvoir.

Récemment, l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE) a été refondée, après que Ben Ali l’eut dissoute en 1991, et se positionne en opposant de l’UGET. Bien que ses statuts stipulent une indépendance totale à l’égard des partis politiques, elle est accusée par l’UGET d’être inféodée, de manière informelle, au mouvement Ennahdha. L’UGTE a notamment affronté les étudiants de l’UGET lors de « l’affaire de la Manouba », soutenant les revendications des salafistes (mais condamnant les actes de violence). De nombreux membres de l’UGTE sont par ailleurs membres du « parti de la renaissance », et soutiennent la politique du gouvernement.
C’est par ce biais qu’Ennahdha entendrait créer une force d’opposition à l’échelle estudiantine, et viserait ainsi à réduire l’influence des forces de gauche et d’extrême gauche dans le pays.

Les extrêmes entrent dans le jeu

Ces manœuvres s’accompagnent d’un discours parfois très violent des deux organisations l’une à l’égard de l’autre. Derrière le discours officiel tenu par les dirigeants, chacun accuse mutuellement l’autre de ne pas avoir « nettoyé » sa structure des cadres du RCD. Les reproches fusent également sur la complaisance à l’égard des extrêmes de chacun. Le gouvernement dénonce l’alliance de l’UGTT avec des marxistes, agitateurs qui n’auraient pour seul but que de renverser le pouvoir en place. L’UGTT quant à lui reproche à Ennahdha une trop grande tolérance envers les revendications des salafistes, que ce soit lors de l’affaire de la Manouba ou des nombreuses manifestations que ceux-ci organisent. M. Mtaoua critique cette attitude, estimant que « Le gouvernement est trop tolérant, il doit prendre ses responsabilités. Ils ferment les yeux lorsque les salafistes passent à l’action, voilà le véritable problème. »

Une proximité assumée par les cadres du parti : « Ces gens là (les salafistes), on les respecte en tant que Tunisiens, on les respecte aussi en tant que tendance, comme toutes les tendances en Tunisie » résume M. Chemli.

Les deux principales forces du pays, unies contre la dictature Ben Aliste, affichent désormais sans complexe leurs divergences de fond sur le plan politique. Plus qu’une opposition sur la place de l’Islam en politique, les discordances fondamentales se situent sur leur conception de la politique économique et sociale qui permettra au pays de se reconstruire.

Julien MUCCHIELLI et Maxime POPOV

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Nass El-Ghiwane, « les Rolling Stones de l’Afrique » http://www.medinapart.com/2012/03/21/nass-el-ghiwane-les-rolling-stones-de-lafrique/ http://www.medinapart.com/2012/03/21/nass-el-ghiwane-les-rolling-stones-de-lafrique/#comments Wed, 21 Mar 2012 11:13:45 +0000 Ismaël Mereghetti http://www.medinapart.com/?p=4102
Nass El-Ghiwane en mai 2010

 

Depuis les années 1970, c’est l’un des plus célèbres groupes musicaux du Maroc. Grâce à leurs paroles engagées et poétiques, qui reflètent les malaises de la jeunesse marocaine de l’époque, et à leurs rythmes puissants joués à l’aide d’instruments traditionnels, Nass El-Ghiwane a révolutionné la musique maghrébine. Après 15 ans d’absence en Tunisie, « les Rolling Stones de l’Afrique » – comme les a surnommé un jour le réalisateur américain Martin Scorsese – sont venus se produire en concert, le samedi 10 mars 2012. Rencontre avec le fondateur et leader du groupe, Omar Sayed.

Ismaël MEREGHETTI et Félix BARRES

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Pérégrinations nocturnes… http://www.medinapart.com/2012/03/20/peregrinations-nocturnes/ http://www.medinapart.com/2012/03/20/peregrinations-nocturnes/#comments Tue, 20 Mar 2012 14:59:33 +0000 julienmucchielli http://www.medinapart.com/?p=4093 La nuit, Tunis regorge de bizarreries… qui transforment chaque sortie en odyssée urbaine. Retours d’expériences, en tous genres.

 

L'avenue Bourguiba, artère principale de la capitale tunisienne. (photo CFJ)

Fraîchement débarqué sur le sol tunisien, le groupe arpente l’imposante avenue Bourguiba, en quête d’une mousse bien méritée. Après une telle épopée, se désaltérer relève de l’évidence. Les complications inhérentes à la culture du pays nous apparaissent immédiatement lorsque, à la question banale et naïve de savoir où le houblon coule, le Tunisois nous pointe l’unique débit d’alcool de la zone, alors qu’une ribambelle de bistros orne les Champs-Élysées locaux. C’est làque nous rencontrons « le majordome », grand homme cachectique au faciès torturé et à la dentition approximative qui, tout droit sorti de la famille Adams, nous mène dans la taverne locale. Couloir exigu, rideaux sordides, pénombre exagérée et velours rouge évoquent certains lieux de détente à la clientèle masculine, dont chaque ville digne de ce nom recèle. La douzaine de blancs-becs déambule vers le bar, exige la bibine locale et va s’installer dans un recoin de la salle. La cherté du demi (6 dinars, soit 3 euros) confirme l’impression d’être dans un lieu de débauche.

Nous ne glisserons pas de dinars dans des strings à paillettes

Éclairés à la bougie, nous sirotons notre Celtia – la seule bière tunisienne – en attendant que des donzelles lascives viennent trémousser leurs atouts sur des podiums abjects. Mais, de girls, il ne sera point question. Stupeur chez les plumitifs, la scène est envahie par trois hommes qui, fagotés façon serveur, se saisissent d’instruments diaboliques qu’ils font hurler à nous en faire péter la caboche. Les enceintes sont presque sur la table, le son est saturé, l’ambiance digne d’une fanfare. La bière est vite avalée. Le vacarme insupportable a tôt fait d’altérer l’humeur joviale de la bande. Point d’obscénité dans cette antre, nous ne glisserons pas de dinars dans des strings à paillettes ; nous ne remplirons pas les poches d’un maquereau guenilleux ; nous ne cèderons pas aux turpitudes du chromosome Y. Nous fuyons la cacophonie de la piteuse alcôve. L’œil hagard et les oreilles sifflotantes, nous déambulons mollement vers notre sympathique destin. Il est temps de regagner nos pénates.

Pas d’œstrogène dans ce fumoir

Mercredi soir, 22 heures. Alors que les estomacs crient famine, les rues tunisiennes demeurent désespérément vides de toute animation nocturne. Au croisement d’une avenue figée dans le silence et d’une rue envahie par les chats de gouttière, une épicerie grossière éclaire le trottoir de ses lumières jaunâtres. Entre les canettes de Tropico et les paquets de cacahuètes, une armoire réfrigérée attire l’œil des curieux. Cadenassée et barricadée par une grille de fer rouillée, son contenu a de quoi surprendre. Des boissons apparemment alcoolisées aux noms les plus improbables et les plus exotiques qui virent du vert fluo au gris bizarre. Le vendeur et les passants s’épient mutuellement d’un regard méfiant. Pas de quoi s’arrêter : le contenu est louche, les prix astronomiques.

Trois rues désertes plus loin, de la musique sort d’un bâtiment vitré. A l’intérieur, un groupe de Tunisiens fait la conversation à sa bière, cigarette à la main. L’ambiance est tendue, le menu se résume à une ligne : Celtia. Pas d’œstrogène dans ce fumoir, la salle est balayée de regards inquisiteurs. Les noctambules se découragent, la soirée finira en petit comité.

Ils finiront au poste, embarqués par des policiers en civil

Minuit passé, la troupe n’a pas pensé à s’approvisionner suffisamment en boissons pour la soirée. Bien décidée à poursuivre les festivités, elle décide de rejoindre la rue de Marseille, persuadée d’y trouver un lieu habilité à vendre de l’alcool à cette heure tardive. La tâche n’est pas aisée. Chanceux, les fêtards atterrissent au Bleuet, un rade du centre-ville. Suivis par deux locaux visiblement très éméchés, ils parviennent à pénétrer le restaurant. La négociation s’entame avec les serveurs. Pour six bières et deux bouteilles de vin, il leur faudra débourser 50 dinars (25 euros). Un prix bien supérieur à celui du marché. Qu’importe : ils préfèrent payer et ne pas s’attarder sur les lieux. Les deux bougres rencontrés en chemin se font de plus en plus encombrants. L’un tente d’effleurer la seule fille de la troupe, qui ne tarde pas à s’éclipser derrière un de ses camarades. L’autre semble être plutôt attiré par le troisième garçon, auquel il tente maladroitement de voler un baiser. Ils finiront au poste, embarqués par des policiers en civil, jamais loin de ces rues quelque peu agitées.

Cette bière blonde et légère monopolise 98% du marché tunisien. (photo CFJ)

Trouver de l’alcool à Tunis est décidément une épreuve de force. Trouver de l’alcool à Tunis un vendredi, jour de la grande prière, relève du miracle. Armés de conseils prodigués par des informateurs avisés, nous sautons dans un taxi à l’heure du crépuscule et nous dirigeons vers La Marsa, une cité balnéaire située à vingt kilomètres au Nord de Tunis. A son entrée, entre deux bretelles d’autoroute, trône un édifice orné de néons lumineux, autour duquel fourmillent des centaines de voitures et d’individus pressés : l’hypermarché Carrefour, « la marque numéro 1 aux prix les plus bas toute l’année ».

Le lieu oscille entre l’étrange et le malsain

A l’intérieur, rien ne distingue le supermarché de ses confrères européens. Mais, à l’extrémité d’un interminable rayon longiligne, entre les dorades agglutinées, les saumons bouches bées et les côtes de porc halal, deux gorilles en chemise blanche se distinguent. Derrière eux, des battants en plastique dissimulent mal une petite alcôve sombre. L’un des vigiles peu amène nous demande nos papiers et nous offre un droit de passage pour la grotte des interdits, le café des délices, la caverne d’Ali Baba au rhum. Sorte d’appendice honteux et inavoué d’un centre commercial schizophrène, le lieu oscille entre l’étrange – des Africains subsahariens et des Européens font leurs emplettes en se regardant du coin de l’œil – et le malsain – la bouteille de whisky J&B coûte 115 dinars, soit près de 60 euros. C’est sous une lumière blafarde et au milieu d’une faune interlope que les produits sont choisis, le pêché prêt à consommer. L’ambiance est celle d’une maison close où le peuple accomplit son forfait, pétri d’excitation, tout en ayant peur de croiser le regard de son voisin, ou son propre reflet dans le verre déformant d’une Absolut Vodka. La culpabilité s’accroît encore un peu plus lorsque les bouteilles sont dégainées pour être payées, aux yeux de tous. Sans aucune pudeur. Un peu comme si, par malheur, vous vous retrouviez nu lors d’un séminaire avec les cadres de votre entreprise.

Avec le sentiment de crouler sous les huées, telle une rock star qui viendrait d’annuler son concert, nous nous engouffrons dans un taxi en nous accrochant très fort à nos sacs de provisions. L’hôtel est proche. Les effluves d’alcool se font déjà sentir.

Sur les murs, on devine les slogans délavés

Plus qu’un bar alternatif, le JFK est le repaire de la jeunesse communiste. Passé minuit, impossible d’accéder à l’endroit par la porte principale, fermée par une grille. Un seul moyen : traverser le hall de l’hôtel d’à-côté, puis emprunter quelques marches avant de pouvoir poser son coude sur le zinc. Sur les murs, on devine les slogans délavés : « non au capitalisme », « pas de guerre entre les peuples, pas d’égalité entre les classes ». Décoration sommaire, tables d’écoliers dispersées un peu partout, carcasses de bières, mégots : le désordre règne ici en maître. Le poste de télévision, niché dans un coin de la pièce, diffuse en boucle des documentaires de National Geographic. Derrière le comptoir, pas plus d’une dizaine de variétés d’alcools – de toute manière, tout le monde sirote de la « Celtia ». Au fond de la piaule, une porte s’ouvre sur un couloir sombre, qui conduit à l’arrière-salle. On découvre un vaste restaurant, avec ses nappes rouges et ses caisses entières de bouteilles vides empilées un peu partout.

La clientèle est jeune, un peu débraillée. Cheveux longs, barbes brunes, baskets à la mode et gilets assortis, les gaillards se ressemblent tous. Quelques filles sont attablées, visiblement à l’aise. A 2h du matin, le patron éteint toutes les lumières, avant d’empiler les tables dans un coin. Tout le monde traîne la patte, personne ne veut vraiment partir – le lieu est unique dans son genre et chacun sait qu’il sera difficile de continuer la soirée aussi sympathiquement. En arabe, le gérant interpelle un client, lui demande de l’aider à faire partir les gens. Sans succès. Il finit par s’agacer, élève le ton, attrape les retardataires par le col. L’atmosphère devient électrique. Tout le monde finit par se décider à quitter les lieux.

Direction la rue du Caire. Presque tout y est fermé. Les seuls rades encore ouverts débordent de monde. En bon noctambules, nous élaborons un plan : acheter quelques bières, puis rentrer les siroter chez nous, dans le confort douillet de notre hôtel. Au coin de la rue, les néons d’un bar éclairent encore le trottoir. C’est devant le bar du « Roi d’Espagne » que nos amis tunisiens, rencontrés un peu plus tôt dans la soirée, nous conduisent. Sur la chaussée, plusieurs hommes discutent bruyamment. Les videurs filtrent les allées et venues. Au sein du groupe, l’ambiance s’est refroidie : les visages sont fermés, nous ne sommes pas les bienvenus. Notre ami Najib décide d’entrer, pour tâter le terrain. Il en ressort quelques minutes plus tard, l’air interdit. « C’est trop tendu à l’intérieur. » Le plus intrépide des nôtres décide de suivre Najib, pour acheter quelques bouteilles, « à emporter s’il vous plaît ». Il a déjà été molesté par des salafistes, il ne risque plus grand chose.

Ici, on ne rit pas

A l’intérieur, les tables en bois sont dispersées. Il n’y a que des hommes, dans la force de l’âge. Les yeux de notre espion piquent, tant l’odeur de fumée est lourde. Au fond, un groupe de gaillards joue aux cartes, sirotant du pinard. Un air de raï rythme l’atmosphère, assourdi par le bruit des conversations. Ici, on ne rit pas. Lorsqu’on entre, le sentiment qu’une bagarre peut éclater à tout moment nous envahit. Les clients partagent plus leur ivresse qu’ils n’échangent des paroles. Ici et là, les soûlards observent notre camarade. Il y a des gueules cassées. Des cicatrices. Des édentés. Ils n’ont pas l’air d’avoir la vie facile.

Les serveurs, agressifs, bousculent les clients sans s’excuser. Ils servent du vin, de la bière et autres bourrah aux assoiffées attablés. Nichée dans un coin, une petite alcôve fait office de caisse. C’est là que deux hommes trapus comptent les billets empochés dans la soirée. Notre journaliste entre. Les colosses lui jettent plusieurs regards furtifs. « Il est avec moi », s’empresse de préciser Najib. La commande enfin passée, les deux soiffards repartent avec dix Celtia et vingt dinars en moins dans les poches. En se dirigeant vers la porte, un homme bloque le chemin. Le genre de gars qu’on n’aimerait pas rencontrer la nuit, dans une ruelle mal éclairée. Il a la gueule balafrée et ce quelque chose dans le regard qu’ont en commun les anciens prisonniers. Najib s’interpose : mieux vaut le laisser passer devant, sans s’interposer.

Ceux qui n’ont pas pu entrer – filles et étrangers – attendent discrètement sous les fenêtres. Curieux, ils jettent un coup d’œil par la porte. Le serveur ne tarde pas à refermer brutalement, l’air suspicieux. « C’est toujours comme ça le samedi, confient les Tunisiens présents. Nous, les jeunes artistes, on vient parfois ici, en début de semaine. Et encore, ils nous mettent dans un coin de la salle, à l’écart des autres clients. Il arrive que la situation dégénère. Les gens qui fréquentent ce type d’endroit peuvent être très agressifs ». Dix minutes de négociation plus tard, ceux qui se sont risqués à pénétrer dans le bar ressortent, des sacs noirs remplis de canettes de Celtia aux mains. Mission accomplie. Tout le monde s’engouffre dans un taxi, satisfait de ne pas rentrer les mains vides.

A l’aube, nous chanterons avec le muezzin.

Daphnée BREYTENBACH, Axel CADIEUX, Julien MUCCHIELLI, Maxime POPOV et Hicham RAMI

 

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